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Pourquoi tant d’enfants doivent-ils mourir de faim tandis que d’autres suffoquent d’abondance ?

Publiée le 01-11-2022

Pain eucharistique et pain quotidien

Une méditation sur le « Corpus Domini » Fête-Dieu

Cardinal Ratzinger

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     Pourquoi y a-t-il tant de faim dans le monde ? Pourquoi tant d’enfants doivent-ils mourir de faim tandis que d’autres suffoquent d’abondance ? Pourquoi le pauvre Lazare doit-il continuer à attendre en vain les miettes du riche qui jouit, sans pouvoir franchir le seuil de sa maison ? Certainement pas parce que la terre n’est pas en mesure de produire du pain pour tous.


     Dans les pays occidentaux, on offre des indemnisations pour détruire les fruits de la terre, dans le but de maintenir le niveau des prix, tandis que dans d’autres pays on souffre de la faim.
     L’esprit humain semble plus habile à inventer toujours de nouveaux moyens de destruction plutôt que de nouveaux chemins de vie. Il est plus ingénieux pour faire parvenir aux quatre coins de la terre les armes pour la guerre, plutôt que d’y apporter le pain. Pourquoi tout ceci arrive-t-il ? Parce que nos âmes sont mal nourries, nos c½urs sont aveuglés et endurcis.
Le monde est en désordre parce que notre c½ur est en désordre, parce qu’il lui manque l’amour, c’est pourquoi il ne sait pas indiquer à la raison les voies de la justice.
      En réfléchissant sur tout ceci, nous comprenons les paroles par lesquelles Jésus objecte à Satan, qui l’invite à transformer les pierres en pain : « L’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4,4). Pour qu’il y ait du pain pour tous, il faut d’abord que le c½ur de l’homme soit nourri. Pour que règne la justice entre les hommes, il faut d’abord faire germer la justice dans les c½urs, mais celle-ci ne se développe pas sans Dieu ni sans la nourriture vitale de sa parole. Cette Parole s’est faite chair, elle est devenue une personne humaine, afin que nous puissions l’accueillir et en faire notre nourriture. Puisque l’homme est trop petit, incapable d’atteindre Dieu, Dieu lui-même s’est fait petit pour nous, afin que nous puissions recevoir l’amour de son amour et que le monde devienne son royaume.
     C’est ce que signifie la “Fête-Dieu”. Le Seigneur qui s’est fait chair, le Seigneur qui est devenu notre pain, nous le portons en procession à travers les rues de nos villes et de nos pays.
     Nous l’immergeons dans le quotidien de notre vie, nos rues deviennent ses rues. Il ne doit pas rester enfermé dans les tabernacles, à l’écart de nous, mais au milieu de nous, dans la vie de tous les jours. Il doit cheminer là où nous cheminons, il doit vivre là où nous vivons. Notre monde, nos existences doivent devenir son temple.
     La Fête-Dieu nous fait comprendre ce que signifie “faire communion” : l’accueillir, le recevoir avec tout notre être. On ne peut manger le corps du Seigneur comme un morceau de pain quelconque. Il faut s’ouvrir à lui avec toute notre vie, avec tout notre c½ur : « Voici que je me tiens à la porte et je frappe – dit le Seigneur dans l’Apocalypse – Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi » (3,20).
     La Fête-Dieu veut rendre perceptible le Seigneur qui frappe aussi à la porte de notre surdité intérieure.
     Il frappe fortement à la porte de notre vie de chaque jour et il dit « ouvre-moi ! fais-moi entrer ! commence à vivre de moi ».   Ceci ne peut pas durer un instant seulement, comme en passant, durant la sainte messe, pour reprendre comme avant. C’est une expérience qui traverse tous les temps et tous les lieux. Ouvre-moi ! – dit le Seigneur – comme moi je me suis ouvert pour toi. Ouvre-moi le monde, pour que je puisse y entrer, et que je puisse ainsi éclairer vos esprits engourdis, vaincre la dureté de vos c½urs. Fais-moi entrer ! Pour toi, moi je me suis laissé déchirer le c½ur. Le Seigneur dit cela à chacun de nous, il le dit à notre communauté dans son ensemble : faites-moi entrer dans votre vie, dans votre monde. Vivez de moi, pour être vraiment vivants. Mais vivre signifie aussi et toujours : donner aux autres.
     La Fête-Dieu est une invitation que le Seigneur nous adresse, mais c’est aussi un cri que nous lui adressons. Toute cette fête est une grande prière : fais-nous le don de Toi ! Donne-nous le pain véritable ! Nous arrivons ainsi à mieux comprendre le “Notre Père”, la prière par excellence. La quatrième invocation, celle du pain, sert de lien entre les trois invocations qui concernent le royaume de Dieu et les trois dernières qui concernent nos besoins.
     Que demandons-nous ? Naturellement, le pain pour aujourd’hui. C’est la prière des disciples, qui n’ont pas de capital à épargner mais vivent de la bonté quotidienne du Seigneur : donc ils maintiennent un dialogue constant avec lui, ils tournent vers lui leur regard, ils ne se fient qu’à lui. C’est la prière de celui qui ne veut pas accumuler de richesse, qui ne cherche pas une sécurité mondaine mais se contente du nécsessaire pour avoir le temps de se consacrer aux choses vraiment importantes. C’est la prière des simples, des humbles, de ceux qui aiment et vivent la pauvreté dans l’Esprit Saint.
     Mais dans la demande du pain, il y a un autre niveau de profondeur. Le terme grec « epiousios », que nous traduisons par « quotidien », n’apparaît nulle part ailleurs, il est exclusivement réservé au « Notre Père ». Bien que les experts discutent encore de son sens, il est très probable qu’il signifie aussi : donne-nous le pain de demain, c’est-à-dire le pain du monde à venir. En réalité, seule l’eucharistie peut être la réponse à ce que ce mot mystérieux (epiousios) veut indiquer : le pain du monde futur, qui nous est déjà donné aujourd’hui, afin que dès aujourd’hui le monde futur commence au milieu de nous. À la lumière de cette invocation, la prière pour que vienne le règne de Dieu et que la terre devienne comme le ciel devient très concrète : avec l’eucharistie, le ciel vient sur la terre, le ‘demain’ de Dieu s’accomplit déjà aujourd’hui et introduit dans le monde d’aujourd’hui le monde de demain.
     Mais la demande d’être délivrés de tout mal, de nos dettes, du danger de la tentation, se trouve ici comme résumée : donne-moi ce pain pour que mon c½ur reste vigilant, pour que je puisse résister au mal, pour que je sache distinguer le bien et le mal, pour que j’apprenne à pardonner et que je sois fort dans la tentation. Ce n’est qu’alors que notre monde commencera à être vraiment humain : si le monde à venir devient déjà l’aujourd’hui dans une certaine mesure, si le monde commence dès aujourd’hui à devenir divin.
     Par la demande du pain, nous allons à la rencontre du ‘demain’ de Dieu, de la transformation du monde. Dans l’eucharistie, le ‘demain’ de Dieu vient à notre rencontre, son Règne commence dès aujourd’hui parmi nous.
     Et n’oublions pas, enfin, que toutes les invocations du « Notre Père » sont exprimées par un « nous » ; personne ne peut dire : « Mon Père » si ce n’est le Christ, le Fils. C’est pourquoi, si nous voulons vraiment prier de façon ajustée, nous devons le faire avec les autres et pour les autres, en sortant de nous-mêmes, en nous ouvrant. Tout ceci est signifié par ce “cheminer ensemble avec le Seigneur” qui est, pour ainsi dire, le signe distinctif de la Fête-Dieu.
     Après que Jésus eût terminé son discours sur le Pain de Vie dans la synagogue de Capharnaüm, de nombreux disciples l’abandonnèrent. C’était quelque chose de trop exigeant, de trop mystérieux. Leurs attentes étaient plutôt celles d’une libération politique, tout le reste avait un goût bien peu concret. N’est-ce pas encore le cas aujourd’hui ? Combien de personnes, au cours des cent dernières années, ont déserté parce qu’à leur avis Jésus n’était pas assez « pratique ». Ce qu’ils ont ensuite réussi à réaliser est là, sous les yeux de tous. Et si le Seigneur nous demandait aujourd’hui : “Voulez-vous me quitter, vous aussi ? ». Durant cette Fête-Dieu, nous voulons répondre avec Simon-Pierre, de tout notre c½ur : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons et nous savons que tu es le Saint de Dieu » (Jn 6,67s).

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Tiré de : In cammino verso Gesù Cristo – Ed San Paolo 2004

 

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