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Une bioéthique laïque semble bien démunie pour stopper les revendications transgressives

Publiée le 05-07-2012

Dans LA NEF, de juillet-août, Pierre-Olivier Arduin signe un article : Dieu et la bioéthique

Proposer à nos contemporains une anthropologie qui s’appuierait sur la loi naturelle sans d’abord « remettre Dieu à sa place » ressemble de plus en plus à une impasse, analyse avec justesse Christophe Geffroy dans son précédent éditorial (1). Peut-on promouvoir un ordre éthique conforme à la loi naturelle, celui qui est juste avant toute formulation légale et sans lequel il n’y a pas de Cité humaine, en faisant comme si Dieu était un sujet secondaire ? La réflexion de Benoît XVI constitue une aide précieuse pour tenter de répondre à cette question essentielle. Je pense en particulier à un discours peu commenté qu’il avait prononcé au tout début de son pontificat, devant le clergé du diocèse d’Aoste, le 25 juillet 2005. Le pape fait remonter le divorce de l’éthique d’avec la religion à la fracture de la chrétienté occidentale qui s’opère au XVIe siècle. « À l’époque où la foi était divisée entre catholiques et protestants, on pensa qu’il fallait conserver les valeurs morales communes en leur donnant un fondement suffisant de façon à ce qu’elles existent Etsi Deus non daretur – comme si Dieu n’existait pas » (2). On reconnaît dans la célèbre formule latine l’hypothèse du juriste hollandais Hugo Grotius (1583-1645) qui marque le commencement d’une compréhension rationaliste et sécularisée de la loi morale naturelle.

A partir de là, Dieu va être progressivement relégué dans la sphère privée tandis que s’élabore une éthique laïque du devoir censée maintenir la convivialité sociale et dont Emmanuel Kant fut le représentant le plus éminent. Tant que la culture continua à être irriguée par le christianisme, le stratagème d’une sécularisation de la morale garantissant sa validité universelle pouvait fonctionner. Nous avons ainsi vécu comme les rentiers d’une chrétienté dont les fruits furent cependant de moins en moins vigoureux pour protéger les acquis des siècles passés. Or, comme le résume dans un raccourci saisissant le concile Vatican II, « la créature sans le Créateur s’évanouit ». N’avons-nous pas été les victimes d’une mentalité pélagienne visant à construire une morale sans la grâce, espérant sauver les valeurs en dehors de la foi ? Si Dieu a disparu de notre horizon collectif, l’éthique elle-même a désormais fait naufrage à son tour. Dans le même discours, le pape remarque que « les valeurs morales ne sont plus évidentes et ne le deviennent que si Dieu existe […]. La tentative de modeler les choses humaines en faisant complètement abstraction de Dieu nous conduit toujours plus au bord de l’abîme et à la mise de côté de l’homme ».

Les concepts philosophiques de personne et de dignité eux-mêmes, nés dans un contexte de culture fortement christianisée, se désagrègent sous nos yeux pour devenir inintelligibles non seulement à la plupart de nos contemporains, mais encore pour un nombre croissant de bioéthiciens. Ceci n’a pas échappé à Benoît XVI dans sa dernière encyclique : « La bioéthique [est un] domaine particulièrement délicat et décisif, où émerge avec une force dramatique la question fondamentale de savoir si l’homme s’est produit lui-même ou s’il dépend de Dieu. Les découvertes scientifiques en ce domaine et les possibilités d’intervention technique semblent tellement avancées qu’elles imposent de choisir entre deux types de rationalité, celle de la raison ouverte à la transcendance et celle d’une raison close dans l’immanence technologique » (3).

Songeons aujourd’hui qu’un fœtus, un nouveau-né, un malade atteint de démence ou en état végétatif sont considérés comme des organismes humains vivants dépourvus d’une dimension personnelle et n’ont dès lors de valeur que relative aux intérêts de tiers. Une bioéthique laïque semble bien démunie pour stopper les revendications transgressives qui ne cessent de se multiplier dans nos sociétés déboussolées : avortement postnatal, sélection eugéniste des enfants à naître, euthanasie… On le voit bien en France, la notion de dignité tourne complètement à vide et n’offre plus guère de consistance pour défendre la personne vulnérable, y compris dans des instances prestigieuses comme le Comité consultatif national d’éthique.

Que faire alors ? Il nous faut changer d’hypothèse de travail, nous dit Benoît XVI qui propose aux intellectuels, politiques et décideurs contemporains d’inverser la maxime de Grotius et de fonder une éthique universelle et les droits de l’homme eux-mêmes sur le postulat de l’existence d’un Dieu Créateur. « Nous devons vivre, dit-il, quasi Deus daretur – comme si Dieu existait –, même si nous n’avons pas la force de croire, nous devons vivre sur cette hypothèse, autrement le monde ne fonctionne pas. » Il sera difficile de défendre la vie humaine de sa conception à sa mort naturelle et de protéger la dignité des plus fragiles si notre époque ne revient pas sur son rejet de Dieu. En d’autres termes, il n’y aura pas de nouvelle culture de vie sans nouvelle évangélisation.


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(1) Christophe Geffroy, « Arrêter le déclin ? », La Nef, n° 238, juin 2012. (2) Benoît XVI, Rencontre avec le clergé du diocèse d’Aoste, 25 juillet 2005. (3) Benoît XVI, Caritas in veritate, 29 juin 2009, n. 74.
Pierre-Olivier Arduin vient de publier Le Diagnostic prénatal, un éclairage éthique pour parents et soignants, Editions de l’Emmanuel, 2012, qui sera présenté dans notre numéro de septembre.

 

 

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