Benoît XVI de A à Z

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Dieu n'échoue pas

2006

 

 

Message Carême 2006

     Aujourd'hui encore le Seigneur écoute le cri des multitudes affamées de joie, de paix, d'amour. Comme à chaque époque, elles se sentent abandonnées. Cependant, même dans la désolation de la misère, de la solitude, de la violence et de la faim, qui frappent sans distinction personnes âgées, adultes et enfants, Dieu ne permet pas que l'obscurité de l'horreur l'emporte. Comme l'a en effet écrit mon bien-aimé Prédécesseur Jean-Paul II, il y a une «limite divine imposée au mal», c'est la Miséricorde (Mémoire et identité, 4, Paris, 2005, pp. 35 ss.).

 

 

 

23 juillet 2006 - Méditation dans l'église de la paroisse de Rhêmes-Saint Georges

    (cf. Ep 2, 13-18): le Christ est notre paix. Il a réconcilié les uns et les autres, les juifs et les païens, les unissant dans son Corps. Il a dépassé l'inimitié dans son Corps, sur la Croix. Par sa mort, il a surmonté l'inimitié et nous a tous unis dans sa paix.

     Mais nous sommes frappés, plus encore que par la beauté de cette vision, par le contraste avec la réalité que nous vivons et que nous voyons. Et nous ne pouvons, dans un premier temps, que dire au Seigneur: « Mais Seigneur, que nous dit ton Apôtre: "Ils sont réconciliés"? ». Nous voyons, en réalité, qu'ils ne sont pas réconciliés... C'est encore la guerre entre les chrétiens, les musulmans et les juifs; et d'autres fomentent encore la guerre et partout règne encore l'inimitié, la violence. Où se trouve l'efficacité de ton sacrifice? Où est, dans l'histoire, cette paix dont nous parle ton Apôtre ?

     Nous ne pouvons pas, nous les hommes, résoudre le mystère de l'histoire, le mystère de la liberté humaine de dire « non » à la paix de Dieu. Nous ne pouvons pas résoudre tout le mystère de la relation Dieu-homme, de son action et de notre réponse. Nous devons accepter le mystère. Il existe toutefois des éléments de réponse que le Seigneur nous donne. Un premier élément - cette réconciliation du Seigneur, son sacrifice - n'est pas resté sans effet. Il y a la grande réalité de la communion de l'Eglise universelle, de tous les peuples, le réseau de la Communion eucharistique, qui transcende les frontières des cultures, des civilisations, des peuples, des époques. Il y a cette communion, ces « îlots de paix » dans le Corps du Christ. Ils existent. Et ce sont des forces de paix dans le monde. Si nous regardons l'histoire, nous pouvons voir les grands saints de la charité qui ont créé des « oasis » de cette paix de Dieu dans le monde, qui ont sans cesse rallumé sa lumière, et qui étaient également toujours capables de réconcilier et de créer la paix. On peut voir les martyrs qui ont souffert avec le Christ, qui ont donné ce témoignage de la paix, de l'amour qui fait obstacle à la violence.

     En constatant que la réalité de la paix existe … nous pouvons aller plus en profondeur dans le message de cette Lettre de saint Paul aux Ephésiens (cf. Ep 2, 13-18). Le Seigneur a vaincu sur la Croix. Il n'a pas vaincu avec un nouvel empire, avec une force plus puissante que celle des autres et capable de les détruire; il n'a pas vaincu à la manière des hommes, comme nous l'imaginons, avec un empire plus fort que l'autre. Il a vaincu avec un amour capable d'aller jusqu'à la mort. Telle est la nouvelle façon de vaincre de Dieu : à la violence, il n'oppose pas une violence plus forte. A la violence, il oppose précisément le contraire: l'amour jusqu'au bout, sa Croix. Telle est l'humble façon de vaincre de Dieu: avec son amour - et cela n'est possible que de cette manière - il fait obstacle à la violence. Il s'agit d'une façon de vaincre qui nous apparaît très lente, mais c'est la véritable façon de vaincre le mal, de vaincre la violence, et nous devons avoir confiance dans cette façon divine de vaincre.
    

 

     Aujourd'hui, dans un monde multiculturel et multireligieux, de nombreuses personnes sont tentées de dire: « Pour la paix dans le monde entre les religions, les cultures, il vaut mieux ne pas trop parler des spécificités du christianisme; c'est-à-dire de Jésus, de l'Eglise, des sacrements. Contentons-nous des choses qui peuvent être plus ou moins communes...». Mais cela n'est pas vrai. Précisément en ce moment - au moment d'un grand abus du nom de Dieu - nous avons besoin du Dieu qui vainc sur la Croix, qui ne vainc pas avec la violence, mais avec son amour. Précisément en ce moment, nous avons besoin de la Face du Christ, pour connaître la véritable Face de Dieu et pour apporter ainsi la réconciliation et la lumière à ce monde. C'est pourquoi, avec l'amour, avec le message de l'amour, avec tout ce que nous pouvons accomplir pour les personnes qui souffrent dans ce monde, nous devons également apporter le témoignage de ce Dieu, de la victoire de Dieu précisément à travers la non violence de sa Croix.

 

 

 

 

7 novembre 2006 – Homélie de la Messe avec les Evêques de Suisse- Chapelle Redemptoris Mater, au Vatican

     Dieu n'échoue pas. Ou, plus exactement: initialement, Dieu échoue toujours, il laisse exister la liberté de l'homme et celle-ci dit toujours "non". Mais l'imagination de Dieu, la force créatrice de son amour est plus grande que le "non" humain. A travers tout "non" humain, est donnée une nouvelle dimension de son amour, et Il trouve une voie nouvelle, plus grande, pour réaliser son oui à l'homme, à son histoire et à la création. Dans le grand hymne au Christ de la Lettre aux Philippiens …, nous entendons avant tout une allusion à l'histoire d'Adam, qui n'était pas satisfait de l'amitié avec Dieu ; c'était trop peu pour lui, car lui-même voulait être un dieu. Il considéra l'amitié comme une dépendance et se crut un dieu, comme s'il pouvait exister uniquement par lui-même. C'est pourquoi il dit "non" pour devenir lui-même un dieu, et, précisément de cette façon, se jeta lui-même de toute sa hauteur. Dieu "échoue" en Adam - et il en est ainsi apparemment au cours de toute l'histoire. Mais Dieu n'échoue pas, car à présent il devient lui-même homme et recommence ainsi une nouvelle humanité; il enracine la condition de Dieu dans la condition d'homme et descend dans les abîmes les plus profonds de la condition d'homme; il s'abaisse jusqu'à la Croix. Il vainc l'orgueil par l'humilité et par l'obéissance de la Croix.

 

     Et ainsi advient ce qu'Isaïe, chap. 45, avait prédit. Du temps où Israël était en exil, et avait disparu des cartes géographiques, le prophète avait prédit que le monde entier - "tout genou" - fléchirait devant ce Dieu impuissant. Et la Lettre aux Philippiens le confirme : à présent, cela a eu lieu. Au moyen de la Croix du Christ, Dieu s'est approché des hommes, il est sorti d'Israël et il est devenu le Dieu du monde. Et à présent, l'univers s'agenouille devant Jésus Christ, ce que nous aussi nous pouvons constater aujourd'hui de façon merveilleuse : sur tous les continents, jusque dans les plus humbles cabanes, le Crucifié est présent. Le Dieu qui avait "échoué", à présent, à travers son amour, conduit véritablement l'homme à s'agenouiller, et ainsi, vainc le monde par son Amour.

 

     Nous avons chanté comme Psaume responsorial la seconde partie du Psaume de la passion 21/22. C'est le Psaume du juste qui souffre, et avant tout d'Israël qui souffre et qui, face au Dieu muet qui l'a abandonné, s'écrie: "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? Comment as-tu pu m'oublier ? A présent, je ne suis presque plus rien. Tu ne fais plus rien, tu ne dis plus rien... Pourquoi m'as-tu abandonné ?". Jésus s'identifie avec Israël qui souffre, avec les justes de tout temps qui souffrent, abandonnés par Dieu, et porte le cri de l'abandon de Dieu, la souffrance d'être oublié l'élève jusqu'au cœur de Dieu lui-même et transforme ainsi le monde. La seconde partie du Psaume, celle que nous avons récitée, nous dit ce qui en découle : les pauvres mangeront et seront rassasiés. C'est l'Eucharistie universelle qui provient de la Croix. A présent, Dieu rassasie les hommes dans le monde entier, les pauvres qui ont besoin de lui. Il les rassasie selon leurs besoins : il donne Dieu, il se donne lui-même. Puis le Psaume dit: "Tous les lointains de la terre se souviendront et reviendront vers Yahvé". C'est de la Croix que naît l'Eglise universelle. Dieu va au-delà des juifs et embrasse le monde entier pour l'unir au banquet des pauvres.

 

     Et, enfin, le message de l'Evangile (Lc 14,15-24). A nouveau l'échec de Dieu. Ceux qui ont été invités en premier se dérobent, ne viennent pas. La salle de Dieu reste vide, le banquet semble avoir été préparé en vain. C'est ce dont Jésus fait l'expérience dans la phase finale de son activité : les groupes officiels, faisant autorité, disent "non" à l'invitation de Dieu, qui est Lui-même. Ils ne viennent pas. Son message, son appel finit dans le "non" des hommes. Mais ici non plus : Dieu n'échoue pas. La salle vide devient une occasion d'appeler un plus grand nombre de personnes. L'amour de Dieu, l'invitation de Dieu s'élargit - Luc nous raconte cela en deux étapes : d'abord, l'invitation est adressée aux pauvres, aux personnes abandonnées, à ceux qui ne sont invités par personne dans la ville. De cette façon, Dieu fait ce que nous avons entendu dans l'Evangile d'hier. (L'Evangile d'aujourd'hui fait partie d'un petit symposium dans le cadre d'un dîner chez un Pharisien. Nous trouvons quatre textes : d'abord la guérison de l'hydropique, puis la parabole sur la dernière place, puis l'enseignement de ne pas inviter les amis qui pourraient rendre la pareille, mais ceux qui ont véritablement faim, et qui ne peuvent pas rendre l'invitation, et enfin suit notre récit). Dieu fait à présent ce qu'il a dit au Pharisien: Il invite ceux qui ne possèdent rien, qui ont vraiment faim, qui ne peuvent pas l'inviter, qui ne peuvent rien lui donner. Puis a lieu la deuxième étape : Il sort de la ville, sur les routes de campagne ; il invite les sans-abris. Nous pouvons supposer que Luc a compris ces deux étapes dans le sens où les premiers à arriver dans la salle sont les pauvres d'Israël et après - étant donné qu'ils ne sont pas assez nombreux, car le domaine de Dieu est plus grand - l'invitation s'étend au-delà de la Ville Sainte vers les autres nations. Ceux qui n'appartiennent pas du tout à Dieu, qui sont au-dehors, sont à présent invités pour remplir la salle. Et Luc, qui nous a transmis cet Evangile a certainement vu en cela la représentation anticipée de façon imagée des événements qu'il rapporte ensuite dans les Actes des Apôtres, où c'est précisément ce qui a lieu : Paul commence toujours sa mission dans la synagogue, par ceux qui ont été invités en premier, et ce n'est que lorsque les personnes faisant autorité se sont dérobées et que n'est resté qu'un petit groupe de pauvres qu'il sort et va vers les païens. Ainsi, l'Evangile, à travers ce parcours de crucifixion toujours nouveau, devient universel, englobe tout, et arrive finalement à Rome. A Rome, Paul appelle les chefs de la synagogue, leur annonce le mystère de Jésus Christ, le royaume de Dieu dans Sa personne. Mais les notables se dérobent, et il prend congé d'eux par ces paroles : étant donné que vous n'écoutez pas, ce message est annoncé aux païens, et eux l'écouteront. C'est par cette certitude que se conclut le message de l'échec : eux écouteront; l'Eglise des païens se formera. Et elle s'est formée et continue de se former. Au cours des visites ad limina, j'entends parler de nombreuses choses graves et difficiles, mais toujours - précisément du tiers-monde -, j'entends également cela : que les hommes écoutent, qu'ils viennent, qu'aujourd'hui aussi, le message arrive sur les routes jusqu'aux confins de la terre et que les hommes se pressent dans la salle de Dieu, à son banquet.

 

     Nous devrions donc nous demander : Que signifie tout cela pour nous ? Cela signifie avant tout une certitude : Dieu n'échoue pas. Il "échoue" continuellement, mais précisément pour cela, il n'échoue pas, car il en tire de nouvelles opportunités de Miséricorde plus grande, et son imagination est inépuisable. Il n'échoue pas car il trouve toujours de nouveaux moyens d'atteindre les hommes et d'ouvrir davantage sa grande maison, afin qu'elle se remplisse complètement. Il n'échoue pas car il ne se soustrait pas à la perspective de solliciter les hommes afin qu'ils viennent s'asseoir à sa table, à prendre la nourriture des pauvres, dans laquelle est offert le don précieux, Dieu lui-même. Dieu n'échoue pas, pas même aujourd'hui. Même si nous entendons de nombreux "non", nous pouvons en être certains. De toute cette histoire de Dieu, à partir d'Adam, nous pouvons conclure: Il n'échoue pas. Aujourd'hui aussi, il trouvera de nouvelles voies pour appeler les hommes et il veut que nous soyons à ses côtés comme ses messagers et ses serviteurs.

 

     Précisément à notre époque, nous connaissons très bien le "non" prononcé par ceux qui ont été invités en premier. En effet, les chrétiens d'Occident, c'est-à-dire les nouveaux "premiers invités", se dérobent aujourd'hui en grand nombre, ils n'ont pas le temps d'aller vers le Seigneur. Nous connaissons bien les Eglises qui se vident toujours plus, les séminaires qui continuent de se vider, les maisons religieuses qui se vident toujours plus ; nous connaissons toutes les formes sous lesquelles se présente ce "non, j'ai d'autres choses importantes à faire". Et cela nous fait peur et nous bouleverse d'être témoins de ces invités qui s'excusent et se dérobent, et qui en réalité, devraient comprendre la grandeur de l'invitation et devraient se presser dans cette direction. Mais que devons-nous faire ?

 

     Nous devons avant tout nous poser une question : pourquoi cela a-t-il précisément lieu ? Dans sa parabole, le Seigneur cite deux raisons : la possession et les relations humaines, qui absorbent tellement les personnes qu'elles considèrent qu'elles n'ont plus besoin de rien d'autre pour remplir totalement leur temps et donc leur existence intérieure. Saint Grégoire le Grand, dans sa présentation de ce texte, a tenté d'aller plus loin et s'est demandé: mais comment est-il possible qu'un homme dise "non" à ce qu'il y a de plus grand ; qu'il n'ait pas de temps pour ce qui est plus important, qui contient en soi sa propre existence ? Et il répond : En réalité, les hommes n'ont jamais fait l'expérience de Dieu ; ils n'ont jamais "goûté" à Dieu, ils n'ont jamais ressenti combien il est délicieux d'être "touché" par Dieu ! Il leur manque ce "contact" et, à travers cela, le "goût de Dieu". Ce n'est que si, pour ainsi dire, nous le goûtons que nous venons alors au banquet. Saint Grégoire cite le Psaume, dont est tirée l'Antienne de la communion d'aujourd'hui : goûtez et dégustez, et voyez; goûtez, et alors, vous verrez et vous serez illuminés ! Notre devoir est d'aider les personnes à pouvoir goûter, afin qu'elles puissent sentir à nouveau le goût de Dieu. Dans une autre homélie, saint Grégoire le Grand a approfondi plus encore la même question, et s'est demandé : Comment se fait-il que l'homme ne veuille pas même "goûter" Dieu ? Et il répond : lorsque l'homme est occupé entièrement par son monde, par les choses matérielles, par ce qu'il peut faire, par tout ce qu'il peut réaliser pour connaître le succès, par tout ce qu'il peut produire ou comprendre, alors, sa capacité de perception à l'égard de Dieu s'affaiblit, l'organe qui perçoit Dieu dépérit, devient incapable de percevoir et insensible. Il ne perçoit plus le Divin, car l'organe correspondant en lui s'est desséché, il ne n'est plus développé. Lorsqu'il utilise trop les autres organes, ceux empiriques, alors, il peut advenir que précisément le sens de Dieu s'affaiblisse ; que cet organe meure ; et que l'homme, comme le dit saint Grégoire, ne perçoive plus le regard de Dieu, le fait d'être regardé par Lui - cette chose précieuse qu'est son regard qui se pose sur moi !

 

     Je pense que saint Grégoire le grand a décrit exactement la situation de notre époque - en effet, il s'agissait d'une époque très semblable à la nôtre. Et la question se pose encore : que devons-nous faire ? Je pense que la première chose est …: "Ayez en vous les mêmes sentiments qui sont dans Jésus Christ ! - Touto phroneite en hymin ho kai en Christo Iesou". Apprenez à penser comme a pensé le Christ, apprenez à penser avec Lui ! Et cette façon de penser n'est pas seulement celle de l'esprit, mais également une pensée du cœur. Nous apprenons les sentiments de Jésus Christ lorsque nous apprenons à penser avec Lui et donc, lorsque nous apprenons à penser également à son échec et à sa façon de traverser l'échec, à l'accroissement de son amour dans l'échec. Si nous entrons dans ses sentiments, si nous commençons à nous exercer à penser comme Lui et avec Lui, alors se réveille en nous la joie à l'égard de Dieu, la certitude qu'Il est de toute façon le plus fort ; oui, nous pouvons le dire, l'amour pour Lui se réveille en nous. Nous ressentons combien il est beau qu'Il soit là et que nous puissions Le connaître - que nous le connaissions dans le Visage de Jésus Christ, qui a souffert pour nous. Je pense que c'est la première chose : que nous entrions nous-mêmes dans un contact vivant avec Dieu, avec le Seigneur Jésus, le Dieu vivant ; que se renforce en nous l'organe qui perçoit Dieu; que nous portions en nous la perception de son "goût exquis". Cela encourage également notre action ; car nous aussi, nous courons un risque : on peut faire beaucoup, tant de choses, dans le domaine ecclésial, tout pour Dieu... et ce faisant, se tenir totalement à l'écart, sans jamais rencontrer Dieu. L'engagement se substitue à la foi, mais ensuite, se vide de l'intérieur. Je pense donc que nous devrions nous engager surtout dans l'écoute du Seigneur, dans la prière, dans la participation intime aux sacrements, dans l'apprentissage des sentiments de Dieu sur le visage et dans les souffrances des hommes, pour être ainsi contaminés par sa joie, par son zèle, par son amour, et pour regarder avec Lui, et à partir de Lui, le monde. Si nous réussissons à faire cela, alors même au milieu de tant de "non", nous trouverons à nouveau les hommes qui L'attendent et qui sont souvent peut-être insolites - la parabole le dit clairement - mais qui sont tout de même appelés à entrer dans sa salle.

 

     Une fois de plus, en d'autres termes: il s'agit de la place centrale de Dieu, et précisément non pas d'un dieu quelconque, mais du Dieu qui a le visage de Jésus Christ. Cela est important aujourd'hui. Il y a tant de problèmes que l'on pourrait énumérer mais qui - tous - ne peuvent être résolus si Dieu n'est pas placé au centre, si Dieu ne devient pas à nouveau visible dans le monde, s'il ne devient pas déterminant dans notre vie et s'il n'entre pas également à travers nous de façon déterminante dans le monde. C'est en cela, je pense, que se décide aujourd'hui le destin du monde dans cette situation dramatique : si Dieu - le Dieu de Jésus Christ - existe et est reconnu comme tel, ou s'il disparaît. Nous faisons en sorte qu'il soit présent. Que devrions-nous faire ? En ultime analyse ? Nous nous adressons à Lui ! Nous célébrons cette Messe votive de l'Esprit Saint, en L'invoquant : "Lava quod est sordidum, riga quod est aridum, sana quod est saucium. Flecte quod est rigidum, fove quod est frigidum, rege quod est devium". Nous L'invoquons afin qu'il irrigue, réchauffe, redresse, afin qu'il nous entoure de la force de sa flamme sacrée et qu'il renouvelle la terre. Pour cela, nous le prions de tout notre cœur en ce moment, en ces jours.

 

 

 

 

 

2007

 

 

Message pour le Carême 2007
     Le Tout-puissant attend le « oui » de sa créature comme un jeune marié celui de sa promise. Malheureusement, dès les origines, l'humanité, séduite par les mensonges du Malin, s'est fermée à l'amour de Dieu, dans l'illusion d'une impossible autosuffisance (Jn 3, 1-7). En se repliant sur lui-même, Adam s'est éloigné de cette source de la vie qu'est Dieu lui-même, et il est devenu le premier de « ceux qui, leur vie entière, étaient tenus en esclavage par la crainte de la mort » (Hb 2, 15). Dieu, cependant, ne s'est pas avoué vaincu, mais au contraire, le « non » de l'homme a été comme l'impulsion décisive qui l'a conduit à manifester son amour dans toute sa force rédemptrice.
 

 

 

 

 

 

1er avril 2007 – Homélie Messe des Rameaux – XXIIème JMJ

       Le Psaume 24 [23] se termine par une liturgie d'entrée devant la porte du temple:  "Portes, levez vos frontons, levez-les, portes éternelles:  qu'il entre le roi de gloire". Dans l'ancienne liturgie du Dimanche des Rameaux, le prêtre, parvenu devant l'église, frappait puissamment avec un bras de la croix de la procession à la porte encore fermée, qui s'ouvrait alors. C'était une belle image du mystère de Jésus lui-même qui, avec le bois de sa croix, avec la force de son amour qui se donne, a frappé du côté du monde à la porte de Dieu; du côté d'un monde qui ne réussissait pas à trouver un accès à Dieu. Avec la croix, Jésus a ouvert toute grande la porte de Dieu, la porte entre Dieu et les hommes. A présent, celle-ci est ouverte. Mais de l'autre côté également, le Seigneur frappe avec sa croix:  il frappe aux portes du monde, aux portes de nos cœurs, qui si souvent et en si grand nombre sont fermées pour Dieu. Et il nous parle plus ou moins ainsi:  si les preuves que Dieu te donne de son existence dans la création ne réussissent pas à t'ouvrir à Lui; si la parole de l'Ecriture et le message de l'Eglise te laissent indifférent - alors regarde-moi, regarde le Dieu qui pour toi a souffert, qui souffre personnellement avec toi - vois que je souffre par amour pour toi ouvre-toi à moi, ton Seigneur et ton Dieu.

     Tel est l'appel, qu'en cette heure, nous laissons pénétrer dans notre cœur. Que le Seigneur nous aide à ouvrir la porte de notre cœur, la porte du monde, afin que Lui, le Dieu vivant, puisse à travers son Fils arriver dans notre temps, atteindre notre vie.

 

15 avril 2007 – Homélie Messe 80 ans du Saint-Père Benoit XVI

    Il est accordé à l’Apôtre Thomas de toucher les blessures de Jésus, et ainsi il le reconnaît - il le reconnaît au-delà de l'identité humaine de Jésus de Nazareth, dans son identité véritable, son identité la plus profonde : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jn 20, 28). Le Seigneur a emporté avec lui ses blessures dans l'Eternité. Il est un Dieu blessé ; il s'est laissé blesser par son amour pour nous. Ses blessures sont pour nous le signe qu'Il nous comprend et qu'Il se laisse blesser par son amour pour nous. Ces blessures qui sont les siennes, comme nous pouvons les toucher dans l'histoire de notre temps ! En effet, Il se laisse toujours de nouveau blesser pour nous. Quelle certitude de sa Miséricorde et quelle consolation ne signifient-elles pas pour nous ! Et quelle sécurité ne nous donnent-elles pas sur ce qu'Il est : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Et combien ne constituent-elles pas pour nous un devoir de nous laisser blesser à notre tour par Lui !

 

15 août 2007 – Homélie Messe Solennité de l’Assomption

   Dans sa grande œuvre "La Cité de Dieu", saint Augustin dit à un moment donné que toute l'histoire humaine, l'histoire du monde, est une lutte entre deux amours:  l'amour de Dieu jusqu'à se perdre soi-même, jusqu'au don de soi, et l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, jusqu'à la haine des autres. Cette même interprétation de l'histoire, comme lutte entre deux amours, entre l'amour et l'égoïsme, apparaît également dans la lecture tirée de l'Apocalypse, que nous venons d'écouter. Ici, ces deux amours apparaissent à travers deux grandes figures. Avant tout, il y a le dragon rouge, très puissant, avec une manifestation impressionnante et inquiétante du pouvoir sans grâce, sans amour, de l'égoïsme absolu, de la terreur, de la violence. Au moment où saint Jean écrivit l'Apocalypse, pour lui ce dragon était la représentation du pouvoir des empereurs romains anti-chrétiens, de Néron à Domitien. Ce pouvoir apparaissait illimité; le pouvoir militaire, politique, propagandiste de l'empire romain était tel que devant lui, la foi, l'Eglise, apparaissait comme une femme sans défense, sans possibilité de survivre, encore moins de vaincre. Qui pouvait s'opposer à ce pouvoir omniprésent, qui semblait capable de tout? Et toutefois, nous savons qu'à la fin, la femme sans défense a vaincu; ce n'est pas l'égoïsme, ce n'est pas la haine; mais c'est l'amour de Dieu qui l'a emporté et l'empire romain s'est ouvert à la foi chrétienne.

     Les paroles de l'Ecriture Sainte transcendent toujours le moment historique. Et ainsi, ce dragon indique non seulement le pouvoir anti-chrétien des persécuteurs de l'Eglise de ce temps là, mais les dictatures matérialistes anti-chrétiennes de tous les temps. Nous voyons de nouveau se manifester ce pouvoir, cette puissance du dragon rouge, dans les grandes dictatures du siècle dernier:  la dictature du nazisme et la dictature de Staline avaient  tous les pouvoirs, elles pénétraient chaque recoin, l'ultime recoin. Il semblait impossible qu'à long terme, la foi puisse survivre face à ce dragon si fort, qui voulait dévorer le Dieu qui s'était fait enfant et la femme, l'Eglise. Mais en réalité, dans ce cas également, à la fin, l'amour a été plus fort que la haine.

     Aujourd'hui aussi, ce dragon existe de façons nouvelles et différentes. Il existe sous la forme des idéologies matérialistes  qui  nous  disent:  il est absurde de penser à Dieu; il est absurde d'observer les commandements de Dieu; cela appartient au passé. Il vaut la peine uniquement de vivre la vie pour soi. Prendre dans ce bref moment de la vie tout ce que nous pouvons en tirer. Seuls la consommation, l'égoïsme, le divertissement valent la peine. Telle est la vie. C'est ainsi que nous devons vivre. Et à nouveau, il semble absurde, impossible de s'opposer à cette mentalité dominante, avec toute sa force médiatique, de propagande. Il semble impossible aujourd'hui encore de penser à un Dieu qui a créé l'homme et qui s'est fait enfant et qui serait le véritable dominateur du monde.

     Aujourd'hui aussi, ce dragon apparaît invincible, mais aujourd'hui aussi, il demeure vrai que Dieu est plus fort que le dragon, que c'est l'amour qui l'emporte, et non pas l'égoïsme. Ayant considéré ainsi les diverses configurations historiques du dragon, voyons à présent l'autre image:  la femme vêtue de soleil avec la lune sous ses pieds et entourée de douze étoiles. Cette image également revêt plusieurs dimensions. Une première signification est sans aucun doute qu'il s'agit de la Vierge Marie vêtue de soleil, c'est-à dire entièrement de Dieu; Marie qui vit en Dieu, entièrement, entourée et pénétrée de la lumière de Dieu. Entourée de douze étoiles, c'est-à-dire des douze tribus d'Israël, de tout le Peuple de Dieu, de toute la communion des saints, et avec à ses pieds la lune, image de la mort et de la mortalité. Marie a laissé la mort derrière elle; elle est entièrement revêtue de vie, elle est élevée corps et âme dans la gloire de Dieu et ainsi, étant placée dans la gloire, ayant surmonté la mort, elle nous dit:  courage, à la fin l'amour est vainqueur! Ma vie consistait à dire:  je suis la servante de Dieu, ma vie était le don de moi à Dieu et au prochain. Et cette vie de service débouche à présent dans la vie véritable. Ayez confiance, ayez le courage de vivre ainsi vous aussi, contre toutes les menaces du dragon.

     Telle est la première signification de la femme que Marie est parvenue à être. La "femme vêtue de soleil" est le grand signe de la victoire de l'amour, de la victoire du bien, de la victoire de Dieu. Un grand signe de réconfort. Mais ensuite, cette femme qui souffre, qui doit fuir, qui enfante dans un cri de douleur, est également l'Eglise, l'Eglise en pèlerinage de tous les temps. A toutes les générations, elle doit à nouveau enfanter le Christ, l'apporter au monde avec une grande douleur dans ce monde de souffrance. Persécutée à toutes les époques, elle vit comme dans le désert persécutée par le dragon. Mais en tous temps, l'Eglise, le Peuple de Dieu, vit également de la lumière de Dieu et il est nourri, comme dit l'Evangile, de Dieu, nourri lui-même avec le pain de la Sainte Eucharistie. Et ainsi, dans toutes les vicissitudes, dans toutes les différentes situations de l'Eglise au cours des temps, dans les diverses parties du monde, en souffrant, elle est vainqueur. Et elle est la présence, la garantie de l'amour de Dieu contre toutes les idéologies de la haine et de l'égoïsme.

     Nous voyons certainement qu'aujourd'hui aussi, le dragon veut dévorer le Dieu qui s'est fait enfant. N'ayez pas peur pour ce Dieu apparemment faible. La lutte a déjà été surmontée. Aujourd'hui aussi, ce Dieu faible est fort:  il est la véritable force. Et ainsi, la fête de l'Assomption est l'invitation à avoir confiance en Dieu et elle est également une invitation à imiter Marie dans ce qu'Elle a dit elle-même:  Je suis la servante du Seigneur, je me mets à la disposition du Seigneur. Telle est la leçon:  suivre sa voie; donner notre vie et ne pas prendre la vie. Et précisément ainsi, nous sommes sur le chemin de l'amour qui signifie se perdre, mais une façon de se perdre qui en réalité, est l'unique voie pour se trouver véritablement, pour trouver la vraie vie.

     Tournons notre regard vers Marie, élevée au ciel. Laissons-nous conduire vers la foi et la fête de la joie:  Dieu est vainqueur. La foi apparemment faible est la véritable force du monde. L'amour est plus fort que la haine. Et nous disons avec Elisabeth:  Bénie sois-tu entre toutes les femmes. Nous te prions avec toute l'Eglise:  Sainte Marie, prie pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort.

 

8 septembre 2007 – Homélie Messe au Sanctuaire Marial de Mariazell

     Le passage évangélique (Michée 5,4) nous présente l'histoire d'Israël à partir d'Abraham comme un pèlerinage qui, suivant des montées et des descentes, à travers des voies courtes et des voies longues, conduit enfin au Christ. La généalogie, avec ses figures lumineuses et obscures, avec ses succès et ses échecs, nous démontre que Dieu peut écrire droit également sur les lignes tortueuses de notre histoire. Dieu nous laisse notre liberté et, toutefois, il sait trouver dans notre échec des voies nouvelles pour son amour. Dieu n'échoue pas. Ainsi, cette généalogie est une garantie de la fidélité de Dieu; une garantie que Dieu ne nous laisse pas choir et une invitation à orienter notre vie toujours à nouveau vers Lui, à marcher toujours à nouveau vers le Christ.

 

     Aller en pèlerinage signifie être orientés dans une certaine direction, marcher vers un objectif. Cela confère également au chemin et à ses difficultés une beauté qui leur est propre. Parmi les pèlerins de la généalogie de Jésus, certains avaient oublié l'objectif et voulaient se présenter eux-mêmes comme cet objectif. Mais le Seigneur a toujours suscité à nouveau également des personnes qui se sont laissées entraîner par la nostalgie de l'objectif, en orientant leur propre vie vers lui. L'élan vers la foi chrétienne, le début de l'Eglise de Jésus Christ a été possible, parce qu'existaient en Israël des personnes dont le cœur était en quête - des personnes qui ne se sont pas installées dans l'habitude, mais qui ont regardé au loin, à la recherche de quelque chose de plus grand:  Zacharie, Elisabeth, Siméon, Anne, Marie et Joseph, les Douze et beaucoup d'autres. Leur cœur étant en attente, ils pouvaient reconnaître en  Jésus  Celui que Dieu avait envoyé et devenir ainsi le début de sa famille universelle. L'Eglise des nations est devenue possible car, que ce soit dans la région de la Méditerranée et dans la proche ou la moyenne Asie, là où arrivaient les Messagers de Jésus, il y avait des personnes en attente qui ne se contentaient pas de ce que tous faisaient et pensaient, mais qui cherchaient l'étoile qui pouvait leur indiquer la voie vers la Vérité même, vers le Dieu vivant.

 

    Nous avons été conquis par Celui qui nous a intérieurement touchés et comblés de dons, afin que nous puissions à notre tour faire des dons également aux autres. De fait, notre foi s'oppose décidément à la résignation qui considère l'homme incapable de la vérité - comme si celle-ci était trop grande pour lui. Cette résignation face à la vérité est, selon ma conviction, le cœur de la crise de l'Occident, de l'Europe. Si, pour l'homme, il n'existe pas de vérité, celui-ci, au fond, n'est même pas capable de distinguer entre le bien et le mal.

 

21 octobre 2007 – Homélie Messe à Naples

     La bataille entre les Israélites et les Amalécites (cf. Ex 17, 8-13a). Ce qui détermina l'issue de ce dur conflit fut précisément la prière adressée avec foi au vrai Dieu. Alors que Josué et ses hommes affrontaient les adversaires sur le champ de bataille, Moïse était sur la cime de la colline avec les mains levées, dans la position de la personne en prière. Ces mains levées du grand condottiere garantirent la victoire d'Israël. Dieu était avec son peuple, il en voulait la victoire, mais son intervention était conditionnée par les mains levées de Moïse. Cela semble incroyable, mais c'est ainsi:  Dieu a besoin des mains levées de son serviteur! Les bras levés de Moïse font penser à ceux de Jésus sur la Croix:  les bras ouverts et cloués avec lesquels le Rédempteur a vaincu la bataille décisive contre l'ennemi infernal. Sa lutte, ses mains levées vers le Père et ouvertes sur le monde demandent d'autres bras, d'autres cœurs qui continuent à s'offrir avec son même amour, jusqu'à la fin du monde. Comme Moïse sur la montagne, persévérez dans la prière pour affronter chaque jour le bon combat de l'Evangile.

 

 

 

 

2010

 

 

18 février 2010 – Aux prêtres de Rome

      « Père, sauve-moi, Père, glorifie ». Et Dieu répond: « Je t'ai glorifié et de nouveau je te glorifierai » (cf. Jn 12, 28). Telle est la réponse, le vœu exaucé par Dieu: je glorifierai la Croix; c'est la présence de la gloire divine, parce que c'est l'acte suprême de l'amour. Dans la Croix, Jésus est élevé sur toute la terre et attire la terre à lui; dans la croix apparaît à présent le « Kabod », la vraie gloire divine du Dieu qui aime jusqu'à la Croix et transforme ainsi la mort et crée la Résurrection.

     La prière de Jésus a été exaucée, au sens où, réellement, sa mort devient vie, devient le lieu d'où racheter l'homme, d'où il attire l'homme à lui. Si la réponse divine, chez Jean, dit: « je te glorifierai », cela signifie que cette gloire transcende et traverse toute l'histoire toujours et à nouveau: depuis ta Croix, présente dans l'Eucharistie, transforme la mort en gloire. Telle est la grande promesse qui se réalise dans la Sainte Eucharistie, qui ouvre toujours à nouveau le ciel.

 

 

 

 

 

 

 

2012

 

 

 

 

16 mai 2012 – Audience Générale

     La prière ne doit pas être vue comme une simple bonne œuvre que nous accomplissons pour Dieu, comme notre propre action.      C’est avant tout un don, fruit de la présence vivante, vivifiante du Père et de Jésus-Christ en nous. Ainsi il écrit, dans la Lettre aux Romains : « Pareillement l'Esprit vient au secours de notre faiblesse ; car nous ne savons que demander pour prier comme il faut ; mais l'Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables » (8, 26). Et nous savons combien cette parole de l’apôtre est vraie : « Nous ne savons que demander pour prier comme il faut ». Nous voulons prier, mais Dieu est loin, nous n’avons pas les paroles, le langage, pour parler à Dieu, ni même la pensée. Nous pouvons seulement nous ouvrir, mettre notre temps à la disposition de Dieu, attendre qu’il nous aide lui-même à entrer dans un vrai dialogue.

     L’apôtre dit : ce manque de paroles, cette absence de paroles, mais aussi ce désir d’entrer en contact avec Dieu, voilà précisément une prière que l’Esprit-Saint non seulement comprend, mais porte et interprète auprès de Dieu. Notre faiblesse devient justement, par l’intermédiaire de l’Esprit-Saint, une véritable prière, un véritable contact avec Dieu. L’Esprit-Saint est quasiment l’interprète qui nous fait comprendre, à nous comme à Dieu, ce que nous voulons dire.

     Dans la prière, plus encore que dans les autres dimensions de notre existence, nous faisons l’expérience de notre faiblesse, de notre pauvreté, de notre nature créée, puisque nous sommes mis face à la toute-puissance et à la transcendance de Dieu. Et plus nous progressons dans l’écoute et dans le dialogue avec Dieu, pour que la prière devienne la respiration quotidienne de notre âme, plus nous percevons le sens de nos limites, non seulement devant les situations concrètes de tous les jours, mais aussi dans notre relation avec le Seigneur. C’est alors que grandit en nous le besoin de lui faire confiance, de nous en remettre toujours davantage à lui ; nous comprenons que « nous ne savons que demander pour prier comme il faut » (Rm 8, 26).

     Et c’est l’Esprit-Saint qui vient en aide à notre incapacité, qui éclaire notre esprit et qui réchauffe notre cœur, nous poussant à nous tourner vers Dieu. Pour saint Paul, la prière est surtout l’œuvre de l’Esprit dans notre humanité, qui assume notre faiblesse et transforme, d’hommes liés aux réalités matérielles en hommes spirituels. Dans la Première Lettre aux Corinthiens, l’apôtre dit : « Or, nous n'avons pas reçu, nous, l'esprit du monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu, pour connaître les dons gracieux que Dieu nous a faits.Et nous en parlons non pas avec des discours enseignés par l'humaine sagesse, mais avec ceux qu'enseigne l'Esprit, exprimant en termes spirituels des réalités spirituelles » (2, 12-13). En habitant notre fragilité humaine, l’Esprit-Saint nous change, intercède pour nous et nous élève jusqu’à Dieu (cf. Rm 8, 26).

     Notre union au Christ se réalise par cette présence de l’Esprit-Saint, puisqu’il s’agit de l’Esprit du Fils de Dieu, en qui nous sommes devenus fils. Saint Paul parle de l’Esprit du Christ (cf. Rm 8, 9), pas seulement de l’Esprit de Dieu. C’est évident : si le Christ est le Fils de Dieu, son Esprit est aussi l’Esprit de Dieu ; ainsi, si l’Esprit de Dieu, l’Esprit du Christ, s’est fait proche de nous par le passé dans le Fils de Dieu et Fils de l’homme, l’Esprit de Dieu devient aussi un esprit humain et nous touche ; nous pouvons entrer dans la communion de l’Esprit. C’est comme s’il disait que non seulement Dieu le Père s’est rendu visible dans l’incarnation du Fils, mais aussi l’Esprit de Dieu se manifeste dans la vie et dans l’action de Jésus, de Jésus-Christ, qui a vécu, a été crucifié, est mort et ressuscité. L’apôtre rappelle que « nul ne peut dire : "Jésus est Seigneur", s'il n'est avec l'Esprit Saint » (1 Co 12, 3). L’Esprit oriente donc notre cœur vers Jésus-Christ, de sorte que « ce n’est plus nous qui vivons, mais le Christ qui vit en nous » (cf. Ga 2, 20). Dans ses Catéchèses sur les Sacrements, réfléchissant sur l’Eucharistie, saint Ambroise affirme : « Celui qui s’enivre de l’Esprit est enraciné dans le Christ » (5, 3, 17 : PL 16, 450).

     Je voudrais maintenant mettre en évidence trois conséquences pour notre vie chrétienne, lorsque nous laissons agir en nous non pas l’esprit du monde, mais l’Esprit du Christ comme principe intérieur de toutes nos actions.

     Avec la prière animée par l’Esprit-Saint, nous sommes tout d’abord mis en condition d’abandonner et de surpasser toute forme de peur ou d’esclavage, en vivant la liberté authentique des enfants de Dieu. Sans la prière qui alimente chaque jour notre être dans le Christ, dans une intimité croissante, nous nous trouvons dans la condition décrite par saint Paul dans la Lettre aux Romains : nous ne faisons pas le bien que nous voulons, mais le mal que nous ne voulons pas (cf. Rm 7, 19). Et c'est l’expression de l’aliénation de l’être humain, de la destruction de notre liberté, à cause de notre condition d’être marqué par le péché originel : nous voulons le bien que nous ne faisons pas et nous faisons ce que nous ne voulons pas, le mal.

     L’apôtre veut faire comprendre que ce n’est pas avant tout notre volonté qui nous libère de ces conditions, ni la Loi, mais l’Esprit-Saint. Et puisque « où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté » (2 Co 3, 17), avec la prière, nous faisons l’expérience de la liberté donnée par l’Esprit : une liberté authentique, qui est une liberté par rapport au mal et au péché, pour le bien et pour la vie, pour Dieu. La liberté de l’Esprit, continue saint Paul, ne s’identifie jamais ni avec le libertinage, ni avec la possibilité de faire le choix du mal, mais plutôt avec le « le fruit de l'Esprit [qui] est charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres,douceur, maîtrise de soi » (Ga 5, 22). Voilà la vraie liberté : pouvoir réellement suivre son désir du bien, de la vraie joie, de la communion avec Dieu sans se laisser asservir par les circonstances qui nous attirent vers d’autres directions.

     Une seconde conséquence se vérifie dans notre vie, quand nous laissons agir en nous l’Esprit du Christ : la relation avec Dieu elle-même devient tellement profonde qu’elle ne se laisse affecter par aucune réalité ou situation. Nous comprenons alors qu’avec la prière nous ne sommes pas libérés de l’épreuve et de la souffrance, mais nous pouvons les vivre en union avec le Christ, avec ses souffrances, dans la perspective de participer aussi à sa gloire (cf. Rm 8, 17). Souvent, dans notre prière, nous demandons à Dieu d’être libérés du mal physique ou spirituel, et nous le faisons avec une grande confiance. Pourtant, nous avons souvent l’impression de ne pas être écoutés et nous risquons alors de nous décourager et de ne pas persévérer. En réalité, il n’y a pas un cri humain qui ne soit écouté par Dieu et, dans la prière constante et fidèle, nous comprenons justement avec saint Paul que « les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer à la gloire qui doit se révéler en nous » (Rm 8, 18).

     La prière ne nous épargne pas les épreuves et la souffrance ; au contraire, nous « gémissons nous aussi intérieurement dans l'attente de la rédemption de notre corps » (Rm 8, 24), dit saint Paul ; il dit que la prière ne nous épargne pas la souffrance mais elle nous permet de la vivre et de l’affronter avec une force nouvelle, avec la même confiance que Jésus qui, selon la Lettre aux Hébreux, « aux jours de sa chair, [a] présenté, avec une violente clameur et des larmes, des implorations et des supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort, et a été exaucé en raison de sa piété » (5, 7). La réponse de Dieu le Père à son Fils, à ses cris et à ses larmes, n’a pas été la libération des souffrances, de la croix, de la mort, mais un exaucement encore plus grand, une réponse beaucoup plus profonde ; à travers la croix et la mort, Dieu a répondu par la résurrection de son Fils, par une vie nouvelle. La prière animée par l’Esprit-Saint nous porte, nous aussi, à vivre chaque jour le chemin de notre vie avec ses épreuves et ses souffrances, dans la pleine espérance, dans la confiance en Dieu qui répond comme il a répondu à son Fils.

     Troisième point, la prière du croyant s’ouvre aussi aux dimensions de l’humanité et de tout le créé, assumant la « création en attente [qui] aspire à la révélation des enfants de Dieu » (Rm 8, 19). Cela signifie que la prière, soutenue par l’Esprit du Christ qui parle à l’intime de notre cœur, ne reste jamais fermée sur elle-même, n’est jamais seulement une prière pour moi, mais elle s’élargit au partage des souffrances de notre temps, des autres. Elle devient intercession pour les autres et, me libérant de moi-même, canal d’espérance pour toute la création, expression de cet amour de Dieu qui est répandu dans nos cœurs par l’Esprit qui nous a été donné (cf. Rm 5, 5). Et ceci est justement le signe d’une véritable prière, qui n’aboutit pas en nous-mêmes, mais qui s’ouvre aux autres et, ainsi, me libère et participe à la rédemption du monde.

     Chers frères et sœurs, saint Paul nous enseigne que, dans notre prière, nous devons nous ouvrir à la présence de l’Esprit-Saint, qui prie en nous par des gémissements inexprimables, pour nous amener à adhérer à Dieu de tout notre cœur et de tout notre être. L’Esprit du Christ devient la force de notre « faible » prière, la lumière de notre prière « éteinte », le feu de notre prière « aride », et nous donne la vraie liberté intérieure, nous enseignant à vivre en affrontant les épreuves de l’existence, dans l’assurance que nous ne sommes pas seuls, nous ouvrant aux horizons de l’humanité et de la création qui « gémit en travail d'enfantement » (Rm 8, 22). Merci.

 

 

 

 

 

 

publié le : 27 octobre 2019

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