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Pourquoi l'Église de France semble si peu mobilisée contre l'avortement ? - 13.2.2009


Décryptage
Église de France
Pourquoi l'Église de France semble si peu mobilisée contre l'avortement ?
13 février 2009 | Fondation de Service politique

Compte-rendu de la table ronde organisée par la Fondation de service politique sur la responsabilité des catholiques français dans la lutte contre l'avortement : « Position du Magistère, pratique pastorale, et engagement des laïcs », avec Tugdual Derville et le père Christian Lancrey-Javal, dont nous diffusons le texte de l'intervention. Débat animé par Thierry Boutet.


SALLE COMBLE à l'auditorium Georges-Bernanos pour un sujet délicat. Le but n'était pas de faire le procès de l'Église de France mais de comprendre pourquoi les catholiques français n'ont pas fait, à la différence d'autres églises locales, de la lutte contre l'avortement l'une de leur grande cause, au même titre que la lutte contre le racisme ou les inégalités.

Nous battons hélas un triste record. Un peu plus de 40 % des femmes en âge de procréer ont en France subi un avortement. Cela signifie que la quasi-totalité des Français ont été ou seront un jour confrontés à travers l'un de leurs proches à l'avortement.

Près de 80 % de ces femmes qui ont eu recours à l'avortement, l'ont fait sous la pression de leur entourage ou à cause de difficultés matérielles graves. Une proportion à peu près équivalente regrette ou souffre toute sa vie de cette décision.

Et pourtant il règne en France un silence pesant sur l'ensemble des questions que pose ce drame. Comment peut-on sortir du déni d'avortement ? Telle était la question posée en préambule à Tugdual Derville, délégué général de l'Alliance pour les Droits de la vie, et au père Christian Lancrey-Javal, curé de Saint-Louis-d'Antin.

Un drame et une injustice

L'un et l'autre y ont répondu à travers leur propre expérience. Pour le premier, l'avortement est un phénomène qui lui inspire dès le plus jeune âge un effroi profond. Les manifestations contre le remboursement de l'avortement sont l'occasion d'une prise de conscience : l'avortement est une profonde injustice. Puis la rencontre avec de nombreux handicapés lui apprend que chacun peut-être traversé par des sentiments de mort. L'extrême souffrance fait souhaiter la mort. Des silences coupables ponctuent parfois les relations à l'handicapé. Il faudrait qu'il ne soit plus là pour être bien... La France tient le record du monde du nombre d'handicapés tués avant leurs naissances.

Enfin depuis dix ans, les témoignages rapportés à l'Alliance pour les droits de la vie se succèdent, avec leurs lots de « larmes interdites ». « Je suis morte avec mon avortement » avoue certaines d'entre elles. Pour le délégué général de l'ADV, le paradoxe fondamental de notre époque est le suivant : des parents peuvent se dévouer jusqu'à mourir pour leurs enfants, mais ils peuvent aussi éliminer ceux qu'ils ne désirent pas. Les lois sur l'avortement sont de ce point de vue catastrophique, car l'interdit du meurtre, est atteint et l'on se tait.

Pourquoi ? Peut-être à cause d'un fort sentiment d'impuissance, face à l'adversité ou d'une absurdité gênante : la société moderne est capable de protéger la vie ; elle allonge l'espérance de vie et renforce la sécurité sanitaire, mais parallèlement, elle tue les enfants avant leurs naissances.



La peur et la miséricorde

Ce silence peut aussi provenir d'un « contresens satanique » sur le message de l'Église, c'est-à-dire sur la miséricorde. L'Église est actuellement perçue comme castratrice et liberticide. On lui prête un message de condamnation et non un message d'espérance et d'amour. Il s'ensuit une peur de parler des catholiques, caractéristique d'une « conscience malheureuse ». La priorité n'est plus donnée à la vie. Ceux qui s'y opposent sont perçus, ou pire, se perçoivent eux-mêmes comme des « consciences malheureuses », quand trop souvent, ils ne sont plus que les seuls à témoigner d'une conscience humaine droite.

Mais si l'on va au fond des choses, on prend conscience que l'avortement n'efface pas la capacité d'avancer vers la Vérité. Au contraire, à quelque chose, malheur est bon. Le drame de l'avortement contient un message d'espoir : la blessure de l'avortement induit une soif de grâces et de foi. La conscience de l'absolue transgression pousse les femmes, mais aussi les hommes, à chercher la vérité.

Comme le père Christian Lancrey-Javal le remarque dans son intervention (infra), Jésus n'a jamais dit : « Tu n'as pas le droit. » L'Église de France à sa suite ne peut faire autrement que de mettre chacun devant ses responsabilités et d'annoncer la miséricorde.



L'AVORTEMENT AUJOURD'HUI EN FRANCE :
LA NECESSITE D'UN DEBAT PUBLIC

Par le père Christian Lancrey-Javal

1/ Il y a quelques mois, un dimanche d'octobre, j'avais parlé en homélie de l'avortement. L'Évangile était celui de l'impôt à César, et j'en avais proposé une actualisation : un groupe de chrétiens qui allaient voir un évêque et lui demandaient : « Est-il permis, oui ou non, de voter pour un candidat politique favorable à l'avortement ? » Le parallèle (avec l'impôt à César) n'était pas fortuit, qui est celui de l'adoration : « Rends un culte à l'empereur ! » se dit dans notre pays : « Sois de ce monde ! Adapte-toi à ton époque ! C'est dans les moeurs ! Sois moderne. »

Je faisais remarquer que lorsqu'il est venu à Paris, Benoît XVI n'a pas abordé ces questions de respect de la vie (autrement qu'en allant à Lourdes se joindre aux souffrances des malades). Mais dans son homélie de la messe sur l'esplanade des Invalides, il n'a pas fait autre chose que de mettre en garde contre l'adoration du Veau d'or. Notez que l'année précédente, lors de son voyage en Espagne, alors qu'il était très attendu sur le sujet, il n'en avait pas parlé non plus, disant que lorsque l'on dispose de peu de temps, on ne peut pas le passer à dire seulement à quoi on s'oppose.

Faut-il parler de l'avortement ?

2/ Pendant cette homélie, quelques personnes sont sorties de l'église (au moins une ou deux) au seul mot d'avortement, ce qui est un échec. Mère Teresa, lorsqu'elle avait reçu le Prix Nobel de la paix, avait dit : « Le plus grand destructeur de la paix aujourd'hui est l'avortement » (il y a ceci de singulier que les deux personnalités catholiques qui ont le plus marqué ces dernières décennies sont Jean Paul II et Mère Teresa, signe que l'on doit et on peut en parler). La lecture de son discours est instructive parce qu'elle ne commence pas par là : elle parle d'abord de Jésus qui se fait proche, des vieillards qui sont abandonnés, des jeunes qui se droguent... Une leçon de communication.

3/ Pour être précis, dans cette homélie, je complétais mon propos dans deux domaines :

de façon positive, par la seule piste viable et constructive : « Occupez-vous de la mère », en rappelant l'action que nous soutenons d'associations d'accueil pour des mères en difficulté (l'Accueil Saint-Benoît, l'association Tom Pouce) qui ne sont pas là pour faire de la morale ;
et puis, de façon réflexive, une interrogation plus complexe : « Est-ce que vous croyez que l'embryon a une âme ? » Question sur laquelle l'Église ne se prononce pas de manière explicite.
L'Instruction Dignitas Personae sur certaines questions de bioéthique déclare en effet que « si l'Instruction Donum vitae n'a pas défini l'embryon comme personne, afin de ne pas s'engager expressément dans une affirmation de nature philosophique, elle a cependant relevé qu'il existe un lien intrinsèque entre la dimension ontologique et la valeur spécifique de chaque être humain » (n. 5). Et l'Instruction ajoute : « Même si la présence d'une âme spirituelle ne peut être détectée par aucune observation de donnée expérimentale, les conclusions scientifiques elles-mêmes au sujet de l'embryon humain fournissent une indication précieuse pour discerner rationnellement une présence personnelle dès cette première apparition d'une vie humaine : [...] L'embryon humain a donc, dès le commencement, la dignité propre à la personne ». Il doit être traité « comme » une personne.

4/ Après la messe, une jeune femme est venue courageusement me trouver pour me dire que c'était insupportable à entendre, et qu'elle souffrait suffisamment de ce qu'elle avait vécu pour ne pas entendre à nouveau ce à quoi elle cherchait à survivre. Cela m'a secoué, et donné à réfléchir.

Je suis revenu un mois plus tard sur le sujet, sur le thème des « expériences à éviter » pour demander si ceux qui ont été abîmés ne seraient pas les mieux placés pour savoir ce qu'ils auraient mieux fait d'éviter : vous n'avez pas envie, vous qui avez été abîmés par une expérience désastreuse, d'éviter que d'autres tombent dans le même piège ou connaissent le même sort ? Vous tous qui avez souffert, et souffrirez toute votre vie d'une expérience que le monde moderne refuse de qualifier comme un mal objectif, votre mission n'est-elle pas d'éviter que ça arrive aux autres ?

C'était l'homélie très émouvante donnée par Benoît XVI aux JMJ (le 18 juillet 2008) à des jeunes en difficulté : « Chers amis, je vois en vous des ambassadeurs de l'espérance pour tous ceux qui se trouvent dans des situations semblables. Vous pouvez les convaincre de la nécessité de choisir le chemin de la vie et de renoncer au chemin de la mort, parce que vous parlez d'expérience. Dans tous les Évangiles, ce sont ceux qui ont opéré des choix erronés qui sont particulièrement aimés de Jésus, parce que, quand ils se sont rendu compte de leur erreur, ils se sont ouverts plus que les autres à sa parole de guérison. »

Dans un climat de transgression

5/ Il ne s'agit pas de savoir s'il faut parler de l'avortement, mais : comment en parler ? Sans doute pas comme un homicide (même si c'est ce que faisait Mère Teresa). Nous sommes victimes en France de déclarations indélicates : ce qui est toujours le cas lorsqu'on laisse le champ libre. Si vous ne parlez pas vous-mêmes, d'autres parlent à votre place.

Comment en parler ? Je préfère dire que l'avortement est aussi grave que le suicide. Pour les personnes comme pour la société : est-ce que vous diriez que le suicide est un meurtre ? Ce serait odieux, et contraire à la pastorale de l'Église.

L'intérêt de cette approche - de la tentation suicidaire - est de nous faire prendre conscience d'un silence plus large qui porte sur un grand nombre de questions de santé publique, comme par la violence routière, l'alcool, la drogue, la pornographie, ou autre addictions nouvelles.

6/ Ce qui m'amène à quelques éléments de réflexion, sur la situation pastorale française, idéologiquement marquée, et surtout marquée par un climat généralisé de transgressions.

Au début de mon ministère, auprès de jeunes favorisés de l'enseignement catholique, j'avais été sidéré par leur méconnaissance de la Loi divine : les dix commandements. Je ne parle même pas des (cinq) préceptes généraux de l'Église. Le Catéchisme de l'Église catholique est construit sur ces quatre piliers, du Credo, des sacrements, du Décalogue, et du Notre Père. Faites le test autour de vous : combien pouvez-vous citer de commandements ?

Moyennant quoi, dans ce contexte d'ignorance, tout rappel de la Loi est perçue comme une agression (symptomatique, cette manie de dire : « c'est pas grave »). Voilà pourquoi il y a beaucoup de choses que nous ne disons plus.

Les raisons de notre silence

7/ Dans ce contexte de transgressions, il y a deux raisons à notre silence.

D'abord, nous nous taisons parce que dans le climat affectif dans lequel nous vivons, nous ne savons pas comment nous y prendre. Comme beaucoup de parents qui sont forcés de céder et de laisser faire, parce qu'ils le devinent de la part de leurs enfants : si tu m'en empêches, si tu me l'interdis, c'est que tu ne m'aimes pas. Et quand on rentre du boulot vanné à neuf heures du soir, on n'a pas tellement le choix. Moins on se voit, moins on se comprend. Difficile de parler aux catholiques quand ils ne viennent à la messe qu'une fois par mois.

Deuxième raison de notre silence, la plus importante : il n'est pas sûr que ce soit le rôle du prêtre ni de l'évêque de rappeler à l'ordre. C'est toute la différence entre Jean-Baptiste qui dit à Hérode : « Tu n'as pas le droit » (de prendre la femme de ton frère), et Jésus qui ne dit jamais : « Tu n'as pas le droit », mais qui, au contraire, fait exploser la Loi par l'amour. C'est le sermon sur la Montagne : « On vous a dit... Eh bien moi je vous dis. » Jésus ne dit jamais : «tu n'as pas le droit. Il dit que pas un iota de la Loi ne disparaîtra. Il dit au jeune homme riche qui lui demande ce qu'il doit faire pour avoir la vie éternelle : « Tu connais les commandements. » Mais jamais Jésus ne dit : tu n'as pas le droit. Et le danger est grand aujourd'hui d'enfermer les prêtres dans un rôle réglementaire alors que, par notre sacerdoce, nous agissons in persona Christi, au nom et en la personne du Christ-Prêtre. Le Christ venu révéler le Père, le Christ révélateur du Père et de sa miséricorde.

La responsabilité de l'Église...

8/ La responsabilité de l'Église est de mettre les hommes politiques devant leurs responsabilités, et pas seulement les politiques mais les citoyens. Voilà la nécessité d'un débat public. On ne peut pas, à chaque élection, rappeler les citoyens à leurs responsabilités d'électeurs, et entre les élections, ne pas exiger des politiques qu'ils prennent clairement et publiquement parti dans le combat pour la vie. Les deux candidats au dernier tour de l'élection présidentielle étaient favorables à l'avortement : est-ce que j'ai le droit d'envoyer les électeurs (catholiques) voter pour l'un des deux ?

... et des fidèles laïcs

9/ Je voudrais évoquer, pour honorer le sous-titre de notre débat « Position du Magistère, pratique pastorale, et engagement des laïcs », cet engagement des laïcs, et en particulier la marge d'initiative dont ils disposent. J'en discutais avec un ami qui me faisait valoir que « dans l'Église, on reçoit des missions » (sic). C'est effectivement une caractéristique de la parole ecclésiale, comme dit la Lettre aux Hébreux (au chapitre 5) : « Nul ne s'arroge à soi-même cet honneur, on y est appelé par Dieu, absolument comme Aaron. » En même temps, l'histoire de l'Église est constituée d'initiatives personnelles qui, à un moment ou un autre, soit disparaissent soit sont agréées par l'autorité. Ces initiatives sont même un critère de vitalité : je vous ai parlé de ces associations que sont Tom Pouce, l'Accueil Saint-Benoît, IVG Espérance, et bien d'autres. C'est le rôle de notre rencontre : informer et soutenir.

10/ Un mot de conclusion sur la crainte manifestée par certains que nous ne fassions (dans ce débat sur le silence de l'Église de France) la critique de nos évêques. Les éléments que je vous ai livrés montrent que le sujet n'est pas là, mais bien de l'équilibre à trouver entre ligne doctrinale et réserve pastorale.

Si vous suivez les audiences générales de Benoît XVI, vous avez vu que le 28 janvier dernier, il a parlé des dernières lettres de Paul dites lettres pastorales (au surlendemain de la fête de Timothée et Tite). L'affection très forte que l'on lit, par exemple au commencement de la 2e Lettre à Timothée, de la part de Paul à son disciple, est une affection que l'on aimerait retrouver dans une sorte de fraternité épiscopale, une fraternité épiscopale dont il faut dire qu'elle est peu manifeste. Et de fait, cette fraternité, cette charité se traduit par le fait de porter une parole commune - ne pas dire des choses qu'un confrère ne dirait pas, et inversement, tenir le même discours, sous le Primat de Pierre. C'est toute la question de l'écart entre l'attitude de l'épiscopat français comparée à leurs confrères américains ou espagnols.

Mais cette charité n'est pas à géométrie variable : que signifierait de reprocher à nos évêques de ne pas être sur la même longueur d'ondes que les autres évêques du monde, si nous, prêtres et baptisés, nous ne commençons pas par tenir l'unité, dans l'Église particulière où nous sommes ?

Espace Bernanos, 4 février 2009

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