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Jésus aime Judas (Père Thierry de Roucy)

Jésus aime Judas D'un Point-Cœur à l'autre n° 11, juin 1995
Père Thierry de Roucy Quand un président choisit le comité directeur de son entreprise, il y apporte grand soin :
il examine les diplômes,
il enquête sur le passé,
il interroge l'expérience des hommes qu'il pressent,
il leur demande des analyses graphologiques,
leur fait passer des entretiens psychologiques et techniques
et les soumet à de dures situations. Quand un maître choisit ses disciples, il repère l'œil vif,
l'intelligence soumise,
le travailleur acharné. Quand Jésus élit ses proches, Il prie.
Et c'est la surprise ! parmi eux, il n'y a ni docteur,
ni technicien en communication,
ni grands noms. Il y a des hommes très banals,
des pécheurs au long cours,
des caractères bien trempés,
des violents et des gaffeurs,
des cupides et des lâcheurs. Il choisit le Zélote qui n'était pas un tendre
pour annoncer l'Évangile de la Miséricorde. Il choisit Pierre qui n'avait guère de parole
pour proclamer à toutes les nations la fidélité de Dieu. Il choisit Judas qui aimait bien l'argent
pour dire qu'on ne peut prendre comme maître Dieu et Mammon. Le choix nous apparaît bien burlesque…
Et pourtant, Jésus connaît ses apôtres comme personne,
Il les connaît mieux qu'ils ne se connaissent eux-mêmes,
Il sait que leur misère est plus grande que ce qu'ils peuvent imaginer.
Et pourtant, nous ne pouvons en douter, Il choisit ces types-là ! Il sait bien qu'il y aura parmi eux un traître, beaucoup de lâches, des hypocrites.
Il sait qu'ils le vendront.
Il sait qu'ils le feront terriblement souffrir. Il sait leur misère – immense –
et Il sait leur mission – inouïe. Alors ? ! Mais il faut encore le souligner parce que cela apparaît invraisemblable : dans la quantité Jésus choisit même Judas. On dirait aujourd'hui qu'Il n'a pas de discernement
– le discernement consiste à ne choisir que des types bien ! –, qu'Il a perdu la tête
– on ne donne pas des perles aux cochons ! –, qu'Il est masochiste
– on ne ramasse pas des pierres pour se faire tuer ! – On dirait encore
qu'Il n'est pas Dieu et que sa connaissance des gens est du bluff,
qu'Il n'a pas écouté les conseils de son Père,
qu'Il a été victime de je ne sais quelle supercherie ! On peut dire enfin – et c'est sans doute la solution – :
que Jésus est fou d'avoir choisi Judas comme son intime. Quel président élirait comme adjoint celui qu'il saurait bientôt le manger ? Mais cette folie, c'est celle de l'amour,
un amour que nous avons encore si peu compris. C'est beau de constater l'amour des gens qui aiment ceux qui les aiment. C'est beau de méditer sur l'amour de Jésus pour Marie et de Marie pour Jésus,
de Joseph pour Marie et de Marie pour Joseph. Et j'aime à le faire souvent. Mais pardonnez-moi : plus souvent encore j'aime à regarder l'amour de Jésus pour Pierre
et pour Philippe
et pour Judas. Je me sens tellement du côté du traître et du renégat. Je sens l'humanité tellement liée au péché des apôtres et à leur misère
que cela apaise mon cœur d'entendre :
« Sur cette pierre, je construirai mon Église »
et :
« Pais mes brebis ! » et toute la confiance dont le Maître témoigne envers ses pauvres disciples. Jésus a choisi Judas,
Il m'a choisi… Il a choisi Judas,
Il a choisi chaque homme… Comme confident et comme ami, j'allais même dire, comme épouse.
Et moi, et chaque homme,
un jour nous lui avons dit : « Non », ou nous lui dirons : « Non. »
Un non bien pesé,
un non violent,
un non terrible. Et moi, et chaque homme,
chaque jour, nous lui disons des milliers de non
qui l'atteignent et le giflent comme au jour du Golgotha. Et lui, Il m'a choisi,
Il me choisit,
Il me choisira. Il m'a aimé,
Il m'aime,
Il m'aimera. Il ne reviendra pas sur la vocation qu'Il m'a donnée.
Il n'est que moi qui puisse y être infidèle.
Je suis prêtre et prophète et roi.
Je le serai jusqu'au bout. Je volerais, je mentirais, je boirais,
si je suis prêtre, je resterai prêtre,
si je suis apôtre, je resterai apôtre. Jésus n'a exclu
ni Pierre parce qu'il l'avait renié,
ni Judas parce qu'il l'avait trahi,
ni Philippe parce qu'il n'avait pas compris. Il a lavé les pieds de chacun. Il leur a dit tout ce qu'Il avait à leur dire
et n'a pas réduit son discours
parce que certains n'écoutaient rien
ou se serviraient de ses paroles pour le condamner. Si, comme disciples, Jésus n'avait choisi que des gens parfaits,
des gens à l'équilibre merveilleux,
à l'intelligence perçante,
à la santé de fer, je me demande bien ce que je ferai parmi eux… Je me sentirais le vilain petit canard, je me sentirais comme un clochard de Calcutta
au milieu de Saint-Cyriens prêts pour la parade, et mon rêve serait de fuir :
je n'aurai rien à faire dans cette société. Et comment donc se sentiraient tous mes amis
qui défilent dans les confessionnaux
et les hôpitaux ? Jésus veut que parmi les siens nous ayons bien notre place. Il est vrai, je me sens bien dans le groupe de Judas et de Pierre,
le Judas et le Pierre d'hier,
les Judas et les Pierre d'aujourd'hui, dans le groupe des apôtres d'avant Pentecôte. Dans cette Église-là, je ne peux pas dire que je suis assailli d'orgueil, souvent, blessé, humilié, je préfère même me taire. Je ne suis fier que de Jésus-Christ. De son amour tout-puissant,
invraisemblable,
fidèle. Plus je regarde Judas et plus je l'aime et plus j'aime Jésus. Plus aussi je suis assoiffé de recevoir l'amour que Jésus porte à Judas. Seulement, aussi lourd que pèse mon péché, je ne veux pas me pendre…
« Seigneur, délivre-moi de la désespérance ! » Le suicide de Judas a été plus douloureux pour Jésus que sa trahison. Je ne veux pas mourir en ne regardant que moi
et que ma faute
et que la boue qui m'étouffe. Je ne veux pas que mes amis meurent en ne regardant qu'eux
et leur faute
et la boue qui les étouffe. Auprès d'eux je veux être là, comme auprès de moi, ce jour-là, je veux qu'ils soient là pour croiser dans leur regard l'étoile qui m'illuminera. Je ne veux pas que le dernier mot soit celui de ma misère. Je veux qu'il soit celui de la miséricorde. Dieu est mort pour éviter toutes nos pendaisons et nos suicides. Ah ! si Judas l'avait cru ! Oh ! Parfois la corde frôle mon cou et celui de bien des humains. Parfois la mort semble me happer et m'inviter avec son sourire glacial :
« Libère-toi de ta liberté de choisir l'amour !
Délivre-toi du combat où tu es toujours un peu plus perdant !
Coule une bonne fois pour toutes !
Laisse-toi saisir par celui qui ne te lancinera pas avec son idéal de perfection ! » Et si je ne reviens à l'étoile,
celle qui brille dans les yeux de mon Amour
et me dit : « Je t'aime toujours ! », tout est perdu. C'en est fini ! Le coq aura chanté non l'aube de ma résurrection, mais le crépuscule de ma mort. À tout jamais, il fera nuit et froid, à moins que, pour l'Amour,
il ne soit jamais trop tard pour rattraper un ami !… J'aime Judas,
mais je ne veux le suivre jusqu'à la potence ! J'aime Pierre
et je veux pleurer avec lui les larmes de ma recréation. J'aime Jésus
et je veux le suivre jusqu'à la croix
et m'attacher à son Cœur. Ceux qui veulent se mettre à l'école de l'amour doivent regarder Jésus et Judas, comme le savant, dans son microscope, scrute les mystères de la vie. Ils doivent regarder Jésus qui choisit Judas.
Jésus qui livre ses secrets à Judas.
Jésus qui marche avec Judas.
Jésus qui confie ses pouvoirs à Judas.
Jésus qui fait confiance à Judas.
Jésus qui remet la bourse à Judas.
Jésus qui lave les pieds de Judas.
Jésus qui donne la bouchée à Judas.
Jésus qui Se laisse embrasser par Judas.
Jésus qui Se laisse livrer à ses ennemis par Judas.
Jésus qui meurt et ressuscite pour Judas.
Jésus – ô mystère ! – qui, par amour, laisse Judas se pendre ! Dans nos communautés, nous avons embauché
des hommes qui nous ont fait des procès. Nous avons recueilli
des enfants qui nous ont battus. Nous avons aidé
des personnes qui nous ont calomniés. Nous avons fait confiance
à des prêtres qui nous ont livrés. Nous avons soigné
des malades qui se sont laissés aller à la mort. Nous avons pardonné
à des amis qui nous ont abandonnés. Tout cela, nous l'avons fait sans naïveté,
pas plus qu'est naïf l'amour de Jésus pour les hommes. Nous l'avons fait
parce que nous voulions aimer au-delà de tout retour… Nous l'avons fait, je l'espère, sans regret et demain nous le referons… « Quel bien y a-t-il à aimer ceux qui nous aiment ? » Mais parfois nous avons omis d'aimer ainsi
parce que cela nous paraissait trop exigeant… Nous avons préféré la simple justice : donnant, donnant. Souvent aussi d'autres l'ont fait pour nous
et nous avons trahi l'amour dont ils nous ont aimés… Nous n'avons pas accepté d'être pardonnés,
aidés,
soignés et, en guise de merci, nous avons déserté. Seulement, quand nous mangions les gousses des cochons, nous avons eu soif d'être rejoints, d'être aimés davantage encore… Et peut-être l'avons-nous été. Et peut-être en avons-nous été guéris… Partout où l'on passe,
il y a Judas. Partout où l'on est,
il y a Judas. La compagnie de Judas est notre destin, comme elle fut celui de Jésus. Et il n'y a pas de plus grande compassion que d'aimer Judas comme Jésus :
jusqu'à être identifié à lui. Je veux dire jusqu'à sembler perdre toute espérance,
jusqu'à sembler perdre l'amour
      – « J'ai soif ! J'ai soif ! » –,
jusqu'à sembler ne plus voir la présence de Dieu
      – « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » –,
jusqu'à descendre aux enfers. On peut se sentir Judas comme Judas se sent Judas. On peut se sentir Judas comme Jésus se sent Judas,
c'est-à-dire comme l'agneau qui porte le péché,
par grâce, par terrible grâce. Puisse cette épreuve aider ceux qui ont la tentation de terminer comme Judas
à finir comme Pierre :
en croisant un regard ! Partout où l'on passe,
il y a Judas. Partout où l'on est,
il y a Judas. La compagnie de Judas est notre destin. Et cependant, j'ai mal d'être Judas. J'ai mal de voir tant de Judas porter leur poids de péché. Je sors dans la rue avec des yeux qui voudraient dire la miséricorde :
« Il n'est pas trop tard ! Revenez ! » Je rencontre des personnes qui veulent se détruire,
qui veulent se suicider,
qui veulent s'enchaîner comme Judas. Partout… J'ai envie de pleurer et mes amis avec moi, et de supplier :
« Pauvre homme ! Ton joug est bien lourd !
Donne-le moi que je le donne à l'Agneau ! » Jésus aime Judas comme aucun. Jésus aime Pierre. Pour nous tous, je mendie le regard de Jésus
pour qu'en passant dans les quartiers sombres de nos villes,
dans les prisons du désespoir,
dans les lieux de la terreur, ce simple regard métamorphose le destin des hommes qui courent vers la potence
comme il a changé le destin de Pierre, et les aident à comprendre :
« Rien ne peut éteindre l'amour ! »   imprimez

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