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Drogue et ados, la seule façon d'en parler - Bertrand Dumas 10.3.2006


Les jeunes sages n'écouteraient-ils que les vieux singes ? Ce n'est pas en leur faisant peur, en les culpabilisant et encore moins avec de mauvais jeux de mots comme "La bombe hash" ou "se shooter c'est pas chouette" que nous parviendrons à détourner
les jeunes de la dope.
Le chanteur Renaud, lui, porte un fichu coup aux dealers en chantant Libertad pour Ingrid Bétancourt. Sa campagne fait appel à la générosité et au grand sens d'injustice des adolescents. Il ne les dégoûte pas de la drogue, il les révolte ! Il leur fait prendre en haine les trafiquants et leurs compères. Avec notamment, ce mois-ci, un gigantesque concert au Zénith de Rouen et un tournois de foot.
Haro sur les Farc, narco-trafiquants et Etats corrompus... et tous ceux qui soutiennent leur business criminel.

La méthode Renaud n'est pas très catholique. Pourtant, l'Eglise l'emploie déjà depuis des années. Continuer d'ergoter aujourd'hui sur le cannabis et ses effets, et se croire ainsi quitte d'avoir lutté contre les drogues, est une duperie. Parce que, lorsqu'il s'agit d'argumenter, le jeune trouve toujours le dernier mot. Lui parler de sa santé ou de celle des autres n'est pas vraiment propre à le convaincre. La peur n'est pas un frein pour l'adolescent, mais un moteur. La "défonce" n'aurait pas grand intérêt si elle était "clean". Les ados n'ont pas le sens du temps, ils ont la vie devant eux et pensent qu'en attendant, ils peuvent user de tous les produits en fonction de leurs envies. Ils "gèrent le truc"... Les dangers ou l'interdit simplement énoncés les motivent souvent plus, par défi, qu'autre chose.
Les chrétiens pourraient avoir recours à un autre registre, s'ils suivaient tout simplement l'exemple de leur hiérarchie.
Depuis deux pontificats, l'Eglise est la seule à attaquer le problème sur le fond et elle est bien peu suivie par ses fidèles. Tout d'abord elle ne culpabilise pas le drogué, mais elle s'attaque aux causes du désespoir chez certains adolescents. Ensuite, elle s'en prend aux conditions qui rendent un tel marché criminel possible et elle les dénonce, ainsi que ses conséquences.
En février 2002 l'Organisation Mondiale de la Santé a rendu hommage à cette méthode. Déçue par l'incapacité des Etats à lutter contre la toxicomanie, c'est à l'Eglise qu'elle a confié ce travail. L'OMS en est convaincue depuis que Jean-Paul II a affirmé : "La drogue n'est pas le problème principal du toxicomane [...] il est un pauvre d'amour". Ainsi, cette institution internationale a-t-elle confié à l'Eglise la rédaction d'un manuel sur le sujet à l'usage des éducateurs*. Il appartient donc aux chrétiens de dépister le manque d'amour des jeunes, avant qu'ils ne tombent en manque de drogue.
Le second volet de cette pédagogie est de lever le voile sur les conditions du marché.
Une fois encore, se demander si le cannabis est nocif ou non, laisse le problème au niveau du débat. Terrain stérile avec les ados. A l'époque romaine, se demander si le lion était un animal nocif aurait fait une belle jambe à sainte Blandine. Qui a mis Blandine dans l'arène ? Qui a offert les billets du cirque ? Qui a ouvert la cage ? Pas le lion. De la même façon, nous ne sauverons pas nos jeunes du suicide en laissant des revolvers dans nos tables de nuit avec interdiction d'y toucher.
En novembre dernier, dans son discours d'accueil au nouvel ambassadeur de Sainte-Lucie (Etat indépendant et fragile des Antilles), Benoît XVI a rappelé l'engagement catholique dans la lutte "contre le commerce et le marché de la drogue".
Il y soulignait que, pour mettre fin à cette "pernicieuse menace contre le tissus social, qui alimente le crime et la violence", il faut une "volonté politique", une "coopération internationale" et le "soutien de toute la communauté internationale".
Par ailleurs, le Pape a rappelé que le "droit à une travail digne, à un niveau de vie acceptable et à l'usage responsable des ressources naturelles" dépendent d'une idée du développement qui ne se limite pas "à une simple satisfaction des nécessités matérielles". Ce ne sont pas les hors-la-loi que le Pape dénonce, ce sont les affameurs de populations entières, les organisations criminelles qui assassinent des enfants et qui participent à des enlèvements d'innocents.
Le chanteur Renaud dit la même chose quand il invite à chanter pour défendre Ingrid Bétancourt. Il aide les ados, en particulier les élèves des nombreux collèges où il se rend, à regarder d'abord les responsables de son enlèvement comme de vrais "salauds" :
"Des narco-trafiquants
D'un pouvoir corrompu
D'un indigne président
Vous payez le tribut..." chante-t-il. Et avec lui les milliers de jeunes qui sont venus, le 23 février dernier au Zénith de Rouen pour un maxi concert auquel participaient aussi Les Têtes Raides, Paul Personne, TRYO, Vincent Delerm, Carla Bruni, etc.
Après le chant, d'autres stars sont venues shooter contre les trafiquants de shit. Le lendemain, vendredi 24, au stade Pierre de Coubertin à Paris, un tournoi de foot a réuni sur le même terrain David Douillet, Laura Flessel, Marie-Josée Pérec, Tony Estanguet, Florian Rousseau, Laurent Fournier, Alain Giresse... Ces stars-là n'auront pas à rougir de s'être servi de leur notoriété, comme d'autres rockeurs sexagénaires, pour légitimer la défonce.
Il serait temps aussi que les grands prêtres du petit écran, par exemple, mesurent les conséquences de leur double langage. On ne peut pas impunément, comme Ardisson, continuer à se vanter de consommer et s'indigner tout à la fois de l'enlèvement d'Ingrid Bétancourt.
Renaud est crédible, audible, sans être "propre sur lui", parce qu'il est aujourd'hui sans compromis. Il ne peut pas être suspecté de morale. Il est du même monde, il a connu les mêmes galères. Il n'a pas mieux négocié sa jeunesse qu'un autre, au contraire. Il en porte les cicatrices. Mais il ne les affiche pas comme des bribes de gloire. Il avoue qu'il s'est fait du mal. Un peu comme Gainsbourg, vingt ans auparavant, qui s'est abîmé dans la défonce et qui, pourtant, a vraisemblablement sauvé quelques têtes d'ados en leur faisant chanter "Dites-leur aux dealers...". Les propos qui responsabilisent et font appel à la confiance ne restent jamais vains.
A cette époque, j'allais au lycée à Saint-Germain-en-Laye, une ville suffisamment bourgeoise pour que n'importe quel fils de famille ait de quoi, avec son argent de poche, s'acheter des doses. Ce lycée était une véritable plaque tournante du deal et les camarades se moquaient de moi parce que je ne voyais jamais rien, ni ne sentais rien quand ça fumait dans les couloirs. Ce qui m'a totalement détourné du problème fut l'évidente confiance de mes parents. Je ne courais aucun danger au lycée puisqu'à leurs yeux cela ne risquait pas de m'intéresser. J'en fus finalement convaincu.
La jeune génération est très sensible au discours du commerce équitable, de l'économie durable. Ils aiment se dire qu'ils peuvent, par leurs choix, aider des populations au bout du monde à mieux vivre. Ils se sentent responsables de la propreté de la planète, de son écosystème... Autant de centres d'intérêts où l'économie de la drogue ne sortirait pas la tête haute, si les ados comprenaient bien son fonctionnement. Il suffirait de leur exposer avec les bons mots, les bonnes infos.
Avec un chiffre d'affaires estimé entre 300 et 500 milliards de dollars, le trafic de drogue est devenu le deuxième marché économique au monde, juste derrière les armes, mais devant le pétrole. Les bénéfices sont eux de l'ordre de 200 milliards de dollars et le blanchiment d'argent sale de 150 milliards. Les bénéfices et les sommes en jeu sont colossales. En effet, les profits des petits et grands trafiquants sont immenses. La drogue restant une marchandise prohibée, son commerce est extrêmement lucratif : le marché de la drogue est celui qui connaît actuellement la plus forte expansion. Les bénéfices réalisés dans le monde se montent à près de 400 milliards d'euros par an, soit plus que le chiffre d'affaire des trois géants de l'automobile réunis: General Motors, Ford-Toyota et Daimler-Benz.
Ce commerce des drogues est intimement lié à la pauvreté, aux inégalités et aux conflits. Lorsque "les cours de l'arachide, du cacao ou du café baissent", nous dit l'OGD, on assiste à une augmentation des surfaces où poussent le cannabis, la coca ou le pavot. Mais ce ne sont certainement pas les petits paysans qui encaissent les plus gros bénéfices de ce marché en perpétuelle expansion, ni même les Etats producteurs ni même les groupes armés qui fondent leur pouvoir sur le trafic de la drogue : non, ce sont avant tout les pays riches qui profitent des capitaux issus du blanchiment de l'argent.
Près de 80% de la cocaïne et environ 90% de la marijuana entrant aux Etats-Unis proviennent d'Amérique latine. Produite dans la région des Andes (Bolivie, Colombie, Pérou), la "marchandise" transite par les Caraïbes, l'Amérique centrale et le Mexique, plaques tournantes pour les mafias internationales alliées aux cartels colombiens, qui font la loi dans la région.
Une telle culture n'a rien d'écologique et devrait révolter tous ceux qui sont sensibles à l'avenir de notre planète. Elle participe à l'érosion des sols, à la déforestation ainsi qu'à l'empoisonnement des "wetlands" et des lagons. Elle diffuse des nitrates dans les eaux et contamine l'air, ce qui contribue dangereusement à détruire des espèces animales rares, en voie de disparition.
La drogue a été et continue d'être une monnaie d'échange utilisée à l'occasion, non seulement par les mouvements insurrectionnels ou les groupes terroristes, mais aussi par les États et leurs services spéciaux pour financer les armes et les hommes des actions clandestines et des conflits régionaux. Après l'Amérique centrale, le Liban, l'Afghanistan, l'extension des affrontements nationalistes et ethniques, en particulier dans les Balkans, le Caucase et l'Asie centrale, a ouvert de nouvelles perspectives.
De véritables boulevards de la drogue tracent leurs circuits mouvants à travers les cinq continents. Comment la drogue arrive-t-elle jusqu'au consommateur ? Même la police a du mal à remonter les filières tant le réseau est dispersé. Les plantes sont transformées sur place dans des laboratoires clandestins, puis envoyées en Occident. Les chefs de réseau n'hésitent pas à exploiter une nouvelle fois les plus pauvres pour passer la drogue. Avec l'argent gagné, ceux-ci ont l'espoir de faire vivre une famille. Illusion... car au bout du compte, on les retrouve dans les prisons occidentales. La frontière passée, la drogue circule de main en main, sans que personne ne se connaisse vraiment. Et les vrais patrons ? Aucune trace... Du paysan au consommateur, il y a une trentaine d'intermédiaires et les prix se sont multipliés par 1000 ou 2000 ! Ce business vient alors pourrir nos cités. Il s'agit de la fameuse économie parallèle dont on a beaucoup parlé l'automne dernier et dont les premières victimes sont les jeunes eux-mêmes. On en retrouve les conséquences aussi dans le milieu scolaire. Sur 14 000 faits de violence recensés en lycées professionnels, un millier avait trait à la consommation de drogue, 120 au trafic et 150 aux deux à la fois. En dix ans, la consommation de cannabis a doublé. Les jeunes commencent aussi à être sensibles aux pourcentages impressionnants de cadavres qu'il laisse sur le bas côté de la route, chaque samedi soir.
Dépenser 20 euros pour s'acheter 3 grammes de cannabis n'est donc pas fun. Ce petit moment de "plaisir à pas cher" coûte la vie à plus d'un, affame des populations, détruit l'écologie planétaire. Tout consommateur en est, ni plus ni moins, le complice. Et indirectement un geôlier pour Ingrid Bétancourt...
Nous nous habituons trop facilement à lire des articles sur la drogue dont le principal objet est de rassurer les parents, avant de médiatiser une porte de sortie pour les jeunes eux-mêmes. Il s'agit trop souvent d'aider les "intouchables" à comprendre, de loin. Ainsi se complaît-on dans les définitions du vocabulaire de la drogue, comme s'il s'agissait d'une langue étrangère à notre monde... On s'y inquiète aussi des conséquences sur la scolarité, comme si la drogue ne devient insupportable que lorsqu'elle menace l'avenir et les diplômes de notre progéniture... On y trouvera quand même une brève évocation du mal-être des jeunes, mais sans s'interroger vraiment sur les causes de ce malaise, sans accepter que l'on puisse en être la principale cause.
De son côté, l'Etat français lutte contre le trafic avec des arguments qui pourraient aussi choquer les adolescents, parce qu'il aborde surtout le sujet sous un angle économique et technocratique. Les interventions de la présidence française à l'Union européenne, entre 2000 et 2004, évoquaient beaucoup les aspects financiers, le blanchiment d'argent, la répression et la coopération judiciaire.
"Il ne suffit pas pour provoquer un changement chez un toxicomane, de posséder une méthodologie et des techniques, écrit le Conseil pontifical pour la pastorale de la santé. Il convient d'avoir une vision de l'homme tout entier. Une vision qui lui ouvre un horizon et des espérances."
Cette vision qui responsabilisera le jeune sur sa possibilité de changer le monde, peut aussi l'interroger sur lui-même. Il ne voudra pas découvrir qu'il est traité en objet, l'objet d'un sale marché. Il n'aimera pas se sentir manipulé, encore moins par un réseau criminel, par un système mafieux qui s'engraisse grâce à sa consommation. Il n'aime pas ce qui pourrait entraver sa liberté. Là, la drogue elle-même ne devrait pas avoir bonne cote. Les dépendances ne sont pas des inventions. Il est parfaitement vrai qu'un consommateur ne reste plus maître de ses choix et se fait posséder.
Certains arguments plus classiques viennent surfer sur l'égo du jeune, tellement attaché à son apparence et à ses performances. Tout le monde sait que l'alcool fait grossir et que le tabac abîme les dents. La drogue, elle, défigure et fait perdre la résistance musculaire. Aucun ado ne viserait volontairement l'impuissance physique ou sportive à long terme.
Pourtant, comme Benoît XVI, comme Renaud, il paraît durablement plus efficace d'éveiller ce qu'il y a de meilleur chez un jeune. Ainsi la drogue pourra-t-elle craindre que l'adolescent devienne l'un de ses plus impitoyables ennemis.

Bertrand Dumas de Mascarel
Avec l'aimable autorisation de France Catholique

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