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Cardinal Barbarin : La politique n'est pas un sujet tabou pour les croyants - FC - 5 mai 2007


La politique n'est pas un sujet tabou pour les croyants


Dans une interview dans Famille chrétienne datée du 5 mai 2007, l'Archevêque de Lyon partage ses réflexions sur la situation politique française...


Une nouvelle génération vient de s'imposer au premier tour de la présidentielle - des quinquas tout comme vous. Ce renouvellement est-il une bonne nouvelle ?
Pour moi, il s'agit d'un phénomène mineur. C'est dans la nature des choses, il faut savoir s'en aller, passer le flambeau. Le fait qu'une nouvelle génération arrive, c'est plutôt bon signe. Nous l'accueillons avec joie, mais pas comme le Messie !


A la veille du 6 mai, l'Eglise doit-elle s'exprimer dans un pays qui revendique sa laïcité ?
L'Eglise peut parler aux catholiques de la vie de l'Eglise, des sacrements et de la vie spirituelle. En ce qui concerne l'avenir de notre pays, rien ne lui interdit de s'adresser aussi à tous nos concitoyens. Laïcité veut dire, en effet, respect de toutes les religions. En France, il y a des gens pour qui la religion ne compte pas du tout, d'autres pour qui elle joue un rôle très important : tous ont leur place dans le débat. Chacun doit pouvoir s'exprimer dans une société qui respecte autant celui qui croit que celui qui ne croit pas. La politique n'est pas un sujet tabou pour les croyants, ni pour l'Eglise


Avez-vous un appel spécial à adresser aux deux candidats ?
Je veux d'abord leur dire que l'on prie pour eux. Ce n'est pas seulement une formule ! C'est un devoir. Dans la grande prière universelle du Vendredi saint, il y a une intention pour les chefs d'état et pour ceux qui nous gouvernent. Ces derniers jours, durant mes visites pastorales, je faisais la comparaison entre l'élection présidentielle et celle du Pape au conclave. J'ai donné aux fidèles la prière que nous lisons, nous les cardinaux, au moment du vote dans la chapelle Sixtine. Elle dit en substance : « Je prends à témoin le Christ - qui viendra aux derniers jours pour me juger - que celui dont le nom est écrit sur ce papier est celui que, selon Dieu, je crois le plus apte pour occuper cette fonction. »
Pour nous, tout acte humain doit avoir sa dimension spirituelle, être éclairé par la foi : l'acte politique du vote comme les autres engagements de notre vie. Il n'y pas une partie de nous qui ne soit pas nous ! Je suis chrétien quand je prie et quand je fais mon jogging. Lorsqu'un chrétien vote, il pose un acte devant Dieu.


Elire le successeur de Jacques Chirac, ce n'est tout de même pas choisir le successeur de Jean-Paul II ?
Evidemment. D'abord parce que l'on est un cardinal sur cent quinze électeurs, et non un citoyen sur quarante quatre millions. Pour autant, mon vote à l'élection présidentielle ne doit être ni négligé ni déconsidéré. Il a son importance. Lorsque le Christ nous jugera au dernier jour, Il nous demandera des comptes. Pourquoi as-tu voté pour tel ou tel candidat ? As-tu vraiment fait ton choix devant Dieu ou en fonction de tes petits intérêts personnels ?


L'Eglise appelle-t-elle les candidats à la vigilance sur certains points particuliers ?
Nous serons particulièrement vigilants sur certains points. Le concept choisi par les évêques de France dans la déclaration « Qu'as-tu fait de ton frère » est celui de société fraternelle. Parmi les critères retenus, il y a celui de la famille, parce qu'elle est le premier lieu de l'amour entre les personnes ; il y a celui du travail, car chacun doit pouvoir trouver sa place et participer utilement à la construction de la société. Ensuite, il y a la question de la cohésion sociale. Ce serait un mauvais calcul de mettre les riches avec les riches, les pauvres avec les pauvres, d'entraîner la désertification des campagnes ... Cet équilibre dépend aussi des effets de la mondialisation. Vous savez que la répartition des biens est très inégale dans le monde. C'est une bombe à retardement, un risque majeur pour l'ensemble de l'humanité.

Mais en dehors de ces rappels importants, n'y a-t-il pas d'autres points sur lesquels l'électeur chrétien ne peut négocier ?
Certainement. Un électeur chrétien ne doit pas favoriser l'avortement ou l'euthanasie, le mariage homosexuel, l'injustice dans la répartition des biens ou le rejet des immigrés. C'est pourquoi je veux dire clairement aux candidats que sur ces points et d'autres, nous serons très vigilants, et ils le savent. Parfois, le dispositif législatif nous met en porte à faux. Il peut y avoir conflit entre la loi et notre conscience - c'est vrai depuis Antigone jusqu'à la loi sur l'avortement, en passant par l'épître à Diognète, et c'est toujours difficile à vivre. Certes, nous ne souhaitons pas que se multiplient ces lieux de décalage.


Un électeur peut-il faire valoir l'objection de conscience à cause d'un point du programme ? Est-ce imaginable ?
Une telle situation peut se présenter ou s'imposer à la conscience d'un électeur. Il pose alors l'acte politique de ne pas voter ou de voter blanc. Mais il faut qu'il sache que, de toute façon, l'un des deux candidats sera élu. Faire le choix de l'objection de conscience, c'est encore porter une part de responsabilité et estimer que les deux candidats sont également et gravement inadéquats à cette responsabilité, ce qui est à bien réfléchir. A chaque élection présidentielle d'ailleurs, et on l'a vu de façon flagrante au second tour de 2002, une bonne proportion d'électeurs votent surtout pour l'élimination de l'un des deux candidats.


Pouvez-vous précisez dans quels cas se présente l'objection de conscience ?
Dans tout ce qui touche à la vie. Tu ne tueras pas, c'est un commandement biblique. Si, par exemple, je cautionne un système économique qui fait qu'il y a des milliers de gens dont la vie est menacée, je porterai devant Dieu la responsabilité de leur mort. Cela touche l'industrie de l'armement, comme la répartition de la nourriture. Le Concile rappelle ce mot si rigoureux d'un Père de l'Eglise : « Donne à manger à celui qui meurt de faim car, si tu ne lui as pas donné à manger, tu l'as tué » (G, 3, 69). C'est la tradition constante de l'Eglise de Saint Jean Chrysostome qui dit : « Le riche est l'économe des biens du pauvre » à Jean-Paul II qui affirmait : « Toute propriété est grevée d'une hypothèque sociale. »
Deuxièmement, tu ne commettras pas l'adultère. Il s'agit de respecter l'amour dans la vie des hommes, le mariage comme l'alliance d'un homme et d'une femme. Tout cela nous vient de la Bible. L'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, etc. Il en fut ainsi dans toutes les civilisations. Jamais, nulle part, le droit n'a reconnu le mariage entre deux personnes du même sexe. Il s'agit d'institutions et d'interdits qui sont fondateurs. Notre civilisation perd la tête lorsqu'elle met en cause ces remparts.


Dans une démocratie d'opinion basée sur le consensus, L'Eglise peut-elle décréter certains points « non négociables » ?
Oui, les chrétiens l'ont toujours fait, sous divers régimes politiques. Dans l'Empire romain, par exemple, le soldat devait prêter serment d'allégeance à l'empereur comme si c'était Dieu. Celui qui était chrétien ne le pouvait pas évidemment, et cela a coûté à certains la prison et même le martyre. Heureusement, nous sommes dans un pays ou l'on peut faire valoir l'objection de conscience. Je préfèrerais quand même éviter ce genre de situation.


En voulant rester pur, ne prend-t-on pas le risque de se couper de la vie politique ?
Dans La Cité de Dieu, saint Augustin explique que la chute de l'Empire romain a été un véritable cataclysme. Rome était, en effet, la capitale du monde, et le point de départ du développement et de l'organisation de l'Eglise catholique. L'Empire romain a disparu, alors qu'il se croyait éternel, Roma aeterna ! Saint Augustin nous a appris à distinguer les deux cités : celle de Dieu et celle des hommes. Si la société occidentale vient à s'effondrer, je ne m'en réjouirai pas certes, mais je ne vais pas perdre pour autant mon espérance.
Le 6 mai prochain n'est pas le seul et dernier moment pour agir. En 1974, au moment de la législation sur l'avortement, on pouvait déjà dire la même chose. Les deux candidats étaient en faveur de cette loi dont les conséquences sont de plus en plus douloureux pour l'ensemble du corps social. Mais la majorité des chrétiens avaient quand même voté.
Notre échéance majeure dans la foi, ce n'est pas celle du second tour de l'élection présidentielle, ni celle d'un « grand soir », mais celle de la venue du Christ. « Il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts », et c'est en fonction de cet horizon essentiel qu'un chrétien doit faire son choix à chaque échéance électorale.


Quand on a la promesse de la Jérusalem céleste, n'a-t-on pas la tentation de délaisser la cité terrestre ?
Cette attitude n'a jamais été celle des chrétiens. Regardez Saint Augustin. Même si cent cinquante ans après lui, l'Eglise d'Afrique du Nord s'effondrait, il a catéchisé les gens, il a accompli sa mission d'évêque. A son époque, l'Eglise était extrêmement florissante, il y avait cent cinquante diocèses en Afrique du nord, et deux siècles plus tard, tout avait disparu. Est-ce de sa faute ? S'est-il pour autant croisé les bras ? Peut-être y aura-t-il aussi chez nous, un cataclysme, un effondrement de civilisation ou une bombe atomique. Dois-je pour autant arrêter d'être chrétien, mépriser mon bulletin de vote et sous- évaluer ma responsabilité sociale ?


La parole des chrétiens en politique est-elle confessionnelle ou universelle ?
Cette parole, nous la partageons entre frères et soeurs à l'intérieur de nos communautés. Et puis, comme nous ne sommes pas enfermés dans un ghetto, nous l'exprimons à l'extérieur. Nous participons au débat public. Certaines personnes nous demandent de nous taire. Je leur réponds : « Si notre discours vous énerve, ne nous écoutez pas ! Mettez-vous des boules quies. » Mais j'ai le droit de parler. Encore une fois, l'Eglise n'est pas là pour rappeler des interdits. Elle dit simplement aux candidats : « Attention l'homme est fragile, la famille est fragile, la société est fragile ! » La loi et le gouvernement sont là pour conforter chacun dans sa mission, sa vie, son travail.
Qu'attendez-vous au fond des candidats ?


Qu'ils soient des « artisans de paix » ! Parmi les huit Béatitudes, c'est celle qui leur est destinée. Dans la vie sociale, les violences et les agressions sont nombreuses ; pour notre pays, comme pour la planète entière, la paix est un bien suprême.
J'attends donc d'un responsable politique qu'il sache résister aux pressions dont il est l'objet et désamorcer les violences. Un candidat peut se laisser profondément influencer par les lobbies. Peut-être le rôle de l'Eglise est-il d'aider à voir loin, à considérer toujours le bien commun d'abord, à indiquer les conséquences éventuelles d'une loi qui se prépare. A propos du Pacs, le cardinal Billé avait dit : « C'est une loi inutile et dangereuse. » Il avait vu juste et parlé avec courage, très clairement.


N'est-il pas gênant pour un chrétien de vivre dans une société ou le moral et le légal sont parfois séparés ?
Oui, mais cela a quasiment toujours été le cas. L'histoire de l'Eglise, de nos frères et soeurs aînés, les saints, nous montre comment nous pouvons nous comporter clairement, paisiblement. Saint Irénée, dont le nom signifie paix et qui rayonnait de paix dans les heures douloureuses des premiers martyrs, est pour nous un bel exemple. Saint Thomas More a su résister au roi en le respectant toujours, mais il n'a jamais cédé sur sa foi. Aujourd'hui, beaucoup de jeunes font mon admiration. Ils ne vivent pas dans une société qui facilite la fidélité au Christ et le témoignage de leur foi. Pourtant, je constate que souvent ils ont produit des « anticorps », si je puis dire. Ils naviguent joyeusement dans leur génération en demeurant de lumineux témoins du Christ

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